Takasago Les Noces promises
Sur une sente enneigée entre les pins, cinq voyageurs en capes de paille agenouillés devant un samouraï à cheval qui lit un papier ; d’autres cavaliers suivent avec leurs bannières.

Livre I · Chapitre I

La Neige et le Sang

Hiver 1544 Les contreforts des monts Kiso 34 min de lecture

I. La sente des charbonniers

La neige avait commencé à tomber avant l’aube et, maintenant, dans l’heure bleue où le jour hésitait encore à se lever, elle tombait doucement, tout droit et sans un bruit. Elle alourdissait les branches des pins noirs des contreforts des monts Kiso et les courbait comme le font sans oser se relever les petites gens au passage des samouraïs. Elle se posait sur le sentier étroit qui dévalait vers la rivière Kiso-gawa. Elle se déposait jusque dans le creux des empreintes laissées par les cinq voyageurs, les comblant peu à peu, si bien que, lorsque la première clarté traverserait enfin les branches, rien ne dirait plus qu’un homme fût passé par là.

Le sentier, lui, était ancien. Les cerfs l’avaient tracé ; les hommes l’avaient ensuite élargi : les bûcherons venus couper le bois, les charbonniers faire le charbon, et les yamabushi - ces ascètes des montagnes - pour gagner les hauteurs sacrées d’Ontake, le grand volcan qui dominait le pays du Kiso. Aujourd’hui, il y régnait un tel silence que, lorsqu’une branche cédait sous le poids de la neige et lâchait sa charge, le bruit mat de la chute suffisait à faire s’arrêter les cinq hommes et leur faire tourner la tête d’un même mouvement.

Ils s’égrenaient le long du sentier, de cette allure voûtée qu’ont les gens qui marchent depuis trop longtemps. Un garçon ouvrait la trace, ses sandales de paille enveloppées de bandes de tissu contre le froid. Derrière lui marchait un homme plus âgé — gris aux tempes —, avec l’énergie ménagée d’un soldat qui a déjà survécu à l’âge où l’on attend des soldats qu’ils meurent.

Puis venaient trois hommes plus jeunes, la tête baissée sous leurs mino — ces lourdes capes de paille tressée que l’on porte sur les routes par mauvais temps. Sous les mino, leurs dōbuku — les longs kimonos de voyage — étaient d’un bleu indigo passé. Leurs mains étaient rentrées dans leurs manches ; leur bouche et leur nez, enveloppés de tissu. Rien dans leur mise ne les distinguait des marchands qu’ils prétendaient être. Chacun portait une seule lame, wakizashi passé bas dans la ceinture. Le maître d’armes du seigneur Takeshi Matsudaira, s’il s’était trouvé là, n’aurait pour une fois rien trouvé à reprendre.

Vu d’en haut, des hautes branches où nul faucon ne chassait par ce temps, le monde s’était simplifié : pins noirs, neige blanche, cinq ombres en mouvement. C’était une belle image, et comme toutes les belles images de l’époque Sengoku, elle attendait quelqu’un pour la gâcher.

Le garçon en tête s’appelait Satoru Matsudaira, héritier du clan Matsudaira de la province de Kageyama, seize ans au compte du nouvel an tout juste passé. Son visage — qui gardait encore, aux coins de la mâchoire et dans le pli de la bouche, la douceur d’un enfant à qui l’on n’a pas encore demandé de perdre quoi que ce soit d’important — était légèrement incliné vers le bas, comme s’il surveillait la neige devant ses pas.

À chaque mouvement, il sentait contre sa poitrine la lettre dissimulée sous trois épaisseurs d’étoffe, fermée du sceau vermillon du seigneur Takanori Minamoto. Si elle venait à être découverte sur cette route, elle n’emporterait pas seulement sa tête, mais celles de son père et de tout son clan. Deux années de diplomatie secrète deviendraient les préparatifs d’une guerre que personne, à Kageyama, n’était prêt à livrer.

Il avait conscience de la lettre comme un homme aux côtes brisées a conscience de sa respiration. Il n’y pensait pas. Il n’en avait pas besoin. Elle commandait pourtant chacun de ses pas et jusqu’à ses silences. En seize ans, son père ne lui avait demandé que d’apprendre. Ceci était la première chose qu’il lui demandait de réussir.

Un peu avant le coude, des traces sortirent du couvert et rejoignirent le sentier. Satoru les vit sans ralentir : larges comme la paume, quatre doigts, les griffes nettes dans la neige tassée. Elles avaient suivi la piste, sur trente ou quarante pas, avant de disparaître entre les pins. La neige ne les avait pas encore comblées. Un loup, donc. Seul. Passé depuis peu.

Derrière Satoru, Hideki Nakamura — premier vassal de son père, l’homme qui l’avait porté sur ses épaules dans les jardins de Kageyama lorsqu’il avait quatre ans — marchait du pas mesuré d’un homme capable de tenir ce train deux jours encore même s’il n’y tenait pas. Quarante années de campagne lui avaient appris à reconnaître l’approche d’une patrouille Kuroda bien avant de la voir ; il savait aussi reconnaître un silence qui ne présage rien de bon.

Et c’était ce silence-là qui régnait désormais entre les arbres. Le corbeau qui se plaignait à l’est s’était tu. Les mésanges qui s’affairaient dans les basses branches n’étaient plus là, et Hideki n’aurait pas su dire à quel moment elles étaient parties. Rien ne s’était arrêté d’un coup ; les choses s’étaient retirées les unes après les autres, jusqu’à ne laisser que la neige et ce silence qui vient lorsque la forêt a vu venir du fer.

Ni Hideki ni Satoru n’eurent besoin de se regarder. Changer de pas les aurait trahis. Ils continuèrent donc du pas d’hommes qui n’avaient rien remarqué.

Puis le bruit arriva enfin, derrière eux : le battement mat de sabots chaussés de paille sur la neige tassée, étouffé mais rendu perceptible par leur nombre. Des cavaliers descendaient le sentier. Ils gagnaient rapidement sur les cinq hommes. Bientôt vinrent le cliquetis des armures et des harnais, puis le souffle profond des chevaux. Dans l’air bleu, leur haleine blanche apparut avant leurs silhouettes.

Hideki leva la main droite, les doigts ouverts, un geste à peine esquissé qui pouvait passer pour celui d’un homme cherchant à mieux voir devant lui. Les trois hommes derrière lui s’arrêtèrent. Satoru sentit leurs pas s’éteindre et s’arrêta à son tour. De part et d’autre, sous les pins chargés de neige, rochers, racines et bois mort rendaient toute fuite à pied presque impossible.

Quand Hideki parla, sa voix était basse et sans hâte. « À genoux. Têtes baissées. Nous sommes des marchands de toile du momen-za de Kageyama — la guilde du coton. Nous rentrons des marchés d’hiver de Koriyama. Laissez-moi parler. »

Ils s’agenouillèrent au bord du sentier et prirent l’attitude d’hommes las et de basse condition. Satoru s’agenouilla en tête de la file, à la place de l’apprenti chargé d’ouvrir la route. Sa main droite, glissée dans sa manche gauche comme pour y chercher la chaleur, reposait déjà sur la poignée du wakizashi. Il en sentait le froid à travers le coton. Il ne pensa à rien. Il compta ses souffles. Il les ralentit.

Les derniers cavaliers débouchèrent à leur tour du coude du sentier.

II. La question suivante

Dix cavaliers. Satoru les compta sans lever la tête, du coin de l’œil. Deux éclaireurs ouvraient la marche, l’un derrière l’autre dans l’étroit sentier, sans armure : un simple jingasa — le chapeau de guerre laqué — et d’épais vêtements matelassés, pour aller vite. Derrière eux venait l’officier sur un cheval plus lourd, son kabuto — le casque de guerre des samouraïs — orné d’un simple croissant de fer. Puis sept autres cavaliers à la file, leurs sashimono — les étroites bannières verticales sanglées au dos — dressés au-dessus des épaules. On y voyait clairement l’emblème des Kuroda : trois losanges noirs sur champ blanc.

Une patrouille de frontière, donc, qui venait de rattraper des voyageurs qui avaient choisi le mauvais matin pour être sur le mauvais sentier.

À mesure que les bannières apparaissaient, les options s’ordonnaient dans son esprit, l’une après l’autre, comme devant un plateau de jeu de go, lorsqu’il était assis face à son père, à la lumière de la lampe, dans la chambre intérieure de Kageyama : sans hâte, sans pitié, chacune suivie jusqu’à son terme puis rejetée avant que la suivante fût examinée.

Dix cavaliers, dont huit en armure. À terre agenouillés : deux hommes capables de se défendre — lui-même et Hideki —, deux hommes d’armes de valeur moyenne — Jiro et Kenta —, et le jeune Masa, qui n’avait jamais pris part à un véritable combat et dont les mains, Satoru le voyait du coin de l’œil, tremblaient dans ses manches. La partie était mal engagée, mais rien n’était joué.

Les deux éclaireurs ramenèrent leurs montures au pas, accordant à peine un regard aux cinq silhouettes agenouillées sur leur droite, et poursuivirent leur descente. L’officier tira doucement sur les rênes. Son cheval s’arrêta entre Satoru et Hideki, puis pivota dans la neige pour leur faire face. Derrière lui, les sept cavaliers s’immobilisèrent de proche en proche, dans un bruit de cuirs et de chevaux contrariés. Trente pas plus bas, les éclaireurs entendirent la colonne s’arrêter et firent pivoter leurs montures en travers du sentier, barrant le passage, comme on ferme une porte sans la claquer. Les quatre cavaliers derrière l’officier s’arrêtèrent le long des hommes agenouillés ; les trois derniers restèrent plus haut, près du coude, sans vue claire sur la tête de la colonne.

Nulle échappatoire. Dans cette neige, un homme à pied n’irait pas loin. Satoru le savait : quatre hivers plus tôt, il avait vu comment les hommes de son père s’étaient occupés d’un fuyard.

« Toi, là. Le vieux. Relève la tête. Où allez-vous ? » La voix de l’officier était lasse, celle d’un homme à qui était revenu le service d’hiver à la frontière et qui aurait préféré être au corps de garde, devant un feu, une coupe de saké chaud entre les mains.

Hideki releva la tête comme l’aurait fait un marchand effrayé qu’interpelle un samouraï : juste assez pour croiser le regard de l’officier, pas assez pour paraître insolent. Lorsqu’il répondit, il prit la voix mince et fêlée d’un vieil homme usé par les routes.

— Vers Kageyama. Nous sommes des marchands de toile du momen-za de Kageyama. Nous avons pris la route de montagne pour Koriyama il y a quinze jours, pour les marchés de fin de mois, et la neige nous a pris au retour. Nous cherchons seulement à rentrer chez nous avant que la prochaine tempête ne prenne les cols.

L’officier les regarda comme un intendant regarde des sacs de riz avant d’en faire ouvrir un — attentivement, notant chaque chose visible, réservant ses doutes pour plus tard. Sans tourner la tête, Satoru observait son visage maigre, mal rasé, encadré par les couvre-joues du kabuto. Ses yeux étaient ceux d’un homme qui n’aimait pas particulièrement son travail, mais qui s’en acquittait consciencieusement. C’était la pire espèce d’officier à rencontrer sur un sentier de neige. Les paresseux vous faisaient signe de passer. Les cruels vous tuaient et passaient leur chemin. Les consciencieux posaient des questions.

— Des marchands… dit l’officier. Ce n’était pas une question. C’était une invitation à le prouver.

— Oui, seigneur.

— Du momen-za.

— Oui, seigneur.

— Montrez-moi le tegata.

Les doigts engourdis de Satoru se resserrèrent autour de la poignée du wakizashi. La question de l’officier venait de donner à la situation une tournure qu’il aurait préféré éviter. Il reprit une à une les possibilités qui s’offraient encore à eux. Un véritable marchand du momen-za devait pouvoir produire un tegata — le laissez-passer scellé de la guilde. Hideki avait passé trois soirées à Kageyama à en contrefaire un en prévision d’un tel contrôle. Il le tira de sa manche avec la réticence étudiée d’un homme du peuple contraint de remettre ses papiers à un guerrier.

L’officier le prit. D’une main gantée, il le déplia sur le pommeau de sa selle et se mit à le lire. Lentement. Trop lentement pour un homme seulement fatigué. On avait dû lui ordonner de redoubler de vigilance à la frontière. Cela n’allait pas s’arrêter là. Il restait à savoir combien d’autres questions viendraient avant celle dont Satoru savait, avec une absolue certitude, qu’elle serait la dernière. « Les marchés de Koriyama », dit l’officier sans lever les yeux.

— Oui, seigneur.

— Et avant Koriyama ?

Un silence, très bref, mais déjà de trop. Quarante années avaient appris à Hideki qu’un silence pouvait trahir davantage qu’une mauvaise réponse. Il le rompit avant que l’officier pût y lire une hésitation.

— Avant Koriyama, les marchés des basses terres, le long du Masuda kaidō, seigneur. Ils sont inscrits sur le tegata.

L’officier leva les yeux pour la première fois. Il considéra Hideki, puis porta son regard sur les quatre silhouettes agenouillées dans la neige, avec cette minutie sans hâte qui semblait gouverner chacun de ses gestes. Jiro. Kenta. Puis Masa, dont les mains tremblaient désormais à la vue de tous et dont le visage, sous l’étoffe qui l’enveloppait, avait blêmi comme celui d’un homme qui se sait condamné, mais n’a pas encore compris qu’il ne peut plus rien y changer. Enfin, le regard de l’officier remonta la file jusqu’à Satoru.

Il s’arrêta.

Satoru ne leva pas les yeux. Il sentit le regard de l’officier passer sur lui comme l’ombre d’un héron sur un poisson pris dans une eau basse. Il le sentit s’attarder sur sa posture, sur l’équilibre de son corps, sur son immobilité surtout : tout ce qui, chez ce garçon agenouillé dans la neige, démentait le rôle de l’apprenti et révélait la discipline du samouraï. Alors, dans le silence, le soupçon prit forme. Satoru savait quelle question venait de naître dans l’esprit de l’officier : qui était ce garçon ?

Ce ne fut ni la peur ni la colère qui le poussèrent à agir. La nécessité s’imposa à lui avec la netteté d’un dernier coup d’une partie de go presque perdue : celui qui demeure lorsque tous les autres ont été envisagés, puis écartés.

S’il attendait, l’officier poserait une autre question, puis une autre encore. On finirait par les fouiller et trouver la lettre plaquée contre sa poitrine. Les cavaliers repartiraient vers le château des Kuroda. Ujiyasu lirait le message, comprendrait que ses ennemis cherchaient à l’encercler, et la guerre viendrait : non plus une querelle de frontière, mais une guerre d’anéantissement que son père n’avait pas les moyens de gagner.

S’il agissait maintenant, il leur faudrait affronter dix cavaliers avec cinq wakizashi. Mais il avait un avantage, et un seul : aucun des dix hommes ne s’attendait à ce que le garçon agenouillé devant eux fût le premier à attaquer.

Satoru se leva.

III. Là où les mots s’arrêtent

Il le fit lentement, avec la lourdeur docile d’un apprenti fatigué à qui l’on adresse la parole : les mains vides et bien visibles, la tête toujours inclinée, le wakizashi dissimulé sous sa manche gauche.

« Pardonnez-moi », dit-il en inclinant davantage la tête. La voix qui lui sortit de la bouche n’était pas la sienne. Il avait repris celle d’Hideki, cette voix humble et tremblante d’un homme du peuple, mais l’avait haussée d’une tierce. « Des brigands nous ont pris nos marchandises sur le Masuda kaidō. Nous n’avons gardé que la monnaie que nous avions cachée. Juste assez pour rentrer chez nous, pas pour aller plus loin. Je peux vous montrer… »

Il s’avança en traînant les pieds, la tête basse, obliquant insensiblement devant le cheval. Deux petits pas. Trois. Le regard de l’officier demeurait posé sur lui, mais son corps s’était imperceptiblement relâché. Cela n’échappa pas à Satoru. Le moment était venu. Il franchit d’un mouvement vif le dernier pas qui le séparait de l’étrier gauche et se trouva contre le cavalier, trop près pour que celui-ci pût dégainer son sabre et armer un coup.

Il recula, tira le wakizashi et frappa dans un même mouvement. La lame descendit de biais et trancha les gros tendons à l’arrière du jarret. Satoru se rejeta aussitôt en arrière.

La lame avait mordu profondément. Puis la jambe ne fut plus une jambe, et les huit cents livres du cheval cherchèrent soudain un appui qu’elle ne pouvait plus leur donner. Le cheval hurla.

L’arrière-train céda d’un coup. Sa croupe s’enfonça dans la neige tandis que son poitrail se soulevait, projetant l’officier hors de sa selle avant qu’il eût pu se retenir. Sa botte gauche resta prise dans l’étrier. Son corps pivota autour de la jambe captive ; son épaule heurta la neige, puis son kabuto. Le cheval roula sur son flanc gauche et emprisonna la jambe de l’officier sous toute sa masse.

Satoru, qui s’était rejeté en arrière pour éviter la chute, revint aussitôt sur ses pas. Une enjambée lui suffit pour atteindre l’officier, avant que la neige soulevée par le cheval eût fini de retomber.

L’officier gisait sur le dos, la tête rejetée en arrière, la gorge découverte. Satoru frappa sans ralentir. Le wakizashi passa d’un seul trait sous le menton et ouvrit le cou jusqu’aux muscles. Le sang jaillit aussitôt, épais et sombre, éclaboussant sa manche avant de retomber sur la neige en larges taches fumantes.

L’officier ouvrit la bouche pour crier. Aucun cri ne vint. Seulement un gargouillement humide et l’air qui bouillonnait dans le sang. Ses talons battirent deux fois la neige. Sa main droite chercha Satoru, se referma sur le vide, puis retomba contre le flanc du cheval.

Ses yeux demeurèrent ouverts.

Le sang continuait de couler sous sa nuque, creusant dans la neige blanche une mare rouge qui s’élargissait avec une lenteur obscène. Satoru se détourna avant que le dernier battement du cœur eût cessé de vider l’homme.

Le cheval hurlait toujours.

Pendant une seconde entière — la plus longue que Satoru eût encore vécue —, rien d’autre ne bougea dans la forêt. Derrière le cheval abattu, les premiers cavaliers de la file regardaient l’espace où leur officier se tenait un instant plus tôt ; ils ne percevaient encore que le cri de la bête.

À droite du sentier, Hideki était toujours à genoux, la main glissée sous son dōbuku. Jiro et Kenta gardaient la tête basse. Masa tremblait encore.

Satoru lâcha le wakizashi dans la neige et arracha le tachi suspendu au flanc gauche de l’officier — le long sabre que les cavaliers portent.

L’arme était plus longue et plus lourde que celles avec lesquelles il s’entraînait habituellement. Son poids entraîna d’abord la pointe vers l’avant, mais Satoru corrigea sa prise sans y penser.

Alors la seconde prit fin, et la forêt se souvint qu’elle était pleine d’hommes armés, et le hurlement du cheval devint celui des hommes, et tout arriva à la fois.

IV. Du sang et des hommes

Hideki bondit de ses genoux dans un mouvement que son corps avait appris trente ans avant qu’il ne fût le premier vassal de personne. Le wakizashi jaillit de sous son dōbuku.

Le premier cavalier de la file était arrêté derrière le cheval de l’officier, à la hauteur d’Hideki, sidéré par l’acte que venait de commettre Satoru, qui le regardait maintenant avec défiance, son sabre ensanglanté à la main. Il leva le bras pour dégainer son tachi. Hideki en profita pour lui planter son wakizashi dans l’ouverture de l’aisselle.

La lame traversa les cordons du dō — la cuirasse qui protégeait le torse —, glissa entre deux côtes et s’enfonça jusqu’à la garde. L’homme eut un hoquet. Du sang lui emplit la bouche et coula sur son menton en un flot noir. Hideki abandonna la lame dans sa poitrine, l’agrippa par les courroies de la cuirasse et le tira hors de sa selle.

Le cavalier s’abattit sur lui. Tous deux disparurent dans la neige sous les sabots affolés du cheval.

Jiro ne chercha pas l’homme. Il alla lui aussi droit à sa monture. C’était une ruse des vieilles guerres de frontière : quand le cavalier était trop haut pour être atteint, on faisait d’abord perdre pied à son cheval.

Il jaillit de la neige et se jeta l’épaule la première contre le flanc droit du deuxième cheval de la file. Déjà affolée par les hurlements, la bête se déroba sous le choc et fit un écart violent vers la gauche.

Le cavalier s’était redressé pour dégainer. L’écart brutal du cheval le déséquilibra avant qu’il eût pu reprendre son assiette. Il bascula de l’autre côté de la selle et tomba la tête la première.

Une pierre anguleuse affleurait sous la neige. Le visage du cavalier la rencontra juste sous le rebord du kabuto.

Son nez s’écrasa dans un craquement humide. Ses dents de devant éclatèrent contre la roche et des fragments blancs jaillirent de sa bouche avec le sang. Le choc lui rejeta la tête de côté ; quelque chose céda plus profondément, derrière le visage. Quand son corps rebondit dans la neige, il était déjà sans force. Sa bouche défaite s’ouvrit encore une fois, mais aucun souffle n’en sortit.

Kenta était derrière Jiro. Il avait vingt-quatre ans et n’avait connu qu’un seul véritable combat. Il y avait survécu par chance. Depuis, il savait que sa vie ne serait qu’une poignée d’autres combats, jusqu’à celui où la chance lui manquerait.

Le troisième cavalier regarda son compagnon tomber. Ce bref regard lui coûta le reste.

Kenta se releva d’un bond et se précipita contre le flanc de la monture. L’homme l’aperçut, tira son sabre et leva le bras pour frapper. Kenta ne chercha pas à parer. Il se jeta contre le cheval, trop près pour que le cavalier pût donner toute sa force à son coup, et planta son wakizashi de bas en haut dans l’ouverture entre les pans de la cuirasse et la selle.

La pointe pénétra l’aine et s’enfonça profondément.

Le cavalier poussa un cri aigu. Son sabre descendit malgré tout et trancha le haut du mino de Kenta, arrachant la paille et ouvrant l’étoffe sur son épaule. Kenta poussa encore sur la poignée, puis arracha la lame d’un coup sec.

Le sang se déversa sur sa main et le long de la selle. L’homme lâcha son sabre, se plia en deux et glissa lentement de sa monture. Son pied resta pris un instant dans l’étrier avant de se dégager ; le corps roula contre le bord du sentier.

Kenta recula d’un pas pour éviter le corps, son wakizashi rouge jusqu’à la garde, tandis que le sabre du mort achevait de vibrer dans la neige à côté de lui.

Satoru jeta un regard vers le sentier plus bas. Les deux éclaireurs avaient fait pivoter leurs montures, mais trente pas les séparaient encore de lui ; le danger immédiat se trouvait derrière.

Il passa derrière la croupe du cheval abattu et remonta la file en courant, le long du bord gauche du sentier, le tachi de l’officier à la main. Les cavaliers se débattaient avec ses compagnons dans l’étroit passage. Aucun ne vit Satoru gagner l’arrière de la colonne, près du coude.

Le cinquième cavalier demeuré en arrière ne vit pas Satoru arriver. Tourné vers la droite dans sa selle, il était en train de dégager son sabre. Satoru remonta derrière lui, sur sa gauche. Il saisit le tachi à deux mains et porta un coup d’estoc sous la fesse, à l’arrière de la cuisse.

Le cavalier hurla. Sa jambe gauche se contracta autour de la lame, puis se déroba lorsque Satoru arracha le tachi. Son corps bascula sur le flanc de la monture.

Le cheval bondit en avant, mais les chevaux devant lui encombraient le sentier. Il s’arrêta presque aussitôt, recula sous les rênes que son maître tirait sans le vouloir, puis tourna sur lui-même en plusieurs pas courts et désordonnés. Son arrière-train frotta contre les branches d’un jeune pin au bord de la piste ; ses sabots labourèrent la neige jusqu’à la terre gelée.

Le cavalier tenta de se redresser, mais sa jambe ouverte ne lui obéissait plus. Lorsque la monture acheva enfin son demi-tour, il glissa hors de la selle. Sa botte droite resta prise dans l’étrier.

Le cheval commença à remonter le sentier.

Les deux derniers cavaliers, arrêtés près du coude, le virent surgir sur eux avec le blessé traînant dans la neige. Le premier tira brutalement sur ses rênes ; le second chercha à reculer. Les montures se heurtèrent dans l’étroit passage, mêlant leurs têtes, leurs harnais et leurs bannières, tandis que le cheval affolé tentait d’avancer au milieu d’elles.

Satoru ne les suivit pas. Le désordre qu’il avait semé les retiendrait quelques instants ; cela lui suffisait pour se retourner vers ses compagnons.

Masa était à genoux dans la neige. Son wakizashi gisait devant lui, à portée de main, mais il ne cherchait plus à le reprendre. Une taille profonde avait ouvert la base de son cou, entre l’épaule et la clavicule, et plongé de biais dans sa poitrine. Le sang ruisselait sous son dōbuku et tombait entre ses genoux en filets sombres.

Masa avait dix-huit ans. Son père cultivait quelques parcelles à deux villages du château de Kageyama. Il avait supplié qu’on le choisît pour cette ambassade, parce que son père lui avait assuré que de telles missions menaient à l’avancement. Son père avait eu raison. Elles y menaient parfois.

Masa regardait la neige rougir devant lui avec une surprise presque enfantine, comme s’il ne comprenait pas comment une chose aussi rouge pouvait sortir de son corps. Il essaya de porter une main à sa blessure, mais son bras retomba avant de l’atteindre.

Puis il leva les yeux vers Satoru.

Son regard ne contenait aucun reproche, seulement une question que Satoru ne pourrait plus oublier : avais-je été à la hauteur ?

Le samouraï qui avait frappé Masa se tenait à quelques pas, au bord du sentier. Il avait mis pied à terre, sa monture prise dans l’enchevêtrement au milieu de la piste. Du sang coulait le long de son sabre et tombait dans la neige. Il regardait Masa s’affaisser et ne vit pas Satoru revenir sur lui.

L’homme entendit ses pas et se retourna. Satoru était déjà là ; il abattit le tachi à deux mains, et l’homme leva son sabre pour parer.

Les deux lames se heurtèrent avec un claquement brutal. Le tachi de Satoru glissa contre le sabre avant de s’y arrêter près des gardes. Satoru poussa, mais l’autre ne céda pas.

Le samouraï était plus lourd, plus fort, et son armure ajoutait encore à sa masse. Il avança. Les bras de Satoru plièrent ; ses sandales reculèrent d’un pas, puis d’un autre dans la neige labourée.

Satoru chercha un nouvel appui, mais l’homme continuait de pousser de toute la force de son corps.

Le talon de Satoru rencontra quelque chose sous la neige. Il trébucha et tomba en arrière.

Le samouraï s’apprêtait à frapper de nouveau. À terre, Satoru leva avec peine le tachi au-dessus de son visage. Les deux lames se heurtèrent ; le choc lui rabattit les épaules dans la neige et lui arracha une douleur sèche aux poignets.

Ses doigts s’ouvrirent malgré lui. Le tachi lui échappa, tomba à ses côtés et s’enfonça dans la neige. Satoru tendit la main. Trop loin.

Le samouraï vint se placer au-dessus de lui. Il retourna son sabre, le prit à deux mains et le dressa dans l’axe de son corps, la poignée au-dessus du visage, la pointe verticale suspendue au-dessus de la poitrine de Satoru.

…

Les deux éclaireurs remontaient le sentier lorsque le chaos leur apparut pleinement entre les pins. Le premier ralentit brusquement.

Devant lui, l’officier gisait dans la neige auprès de sa monture effondrée qui s’agitait encore et poussait par moments un hennissement rauque. Plus haut, les chevaux se pressaient dans le passage encombré ; des hommes étaient à terre et d’autres combattaient encore.

Sur sa gauche, Hideki venait de rouler dans la neige avec le cavalier qu’il avait arraché de sa selle. Le mort reposait en travers de ses jambes. Hideki repoussa le corps et commença à se relever.

Le premier éclaireur mit pied à terre, la yari — une longue lance de guerre — à la main, puis s’avança vers Hideki.

Le second retint son cheval. Le corps de l’officier, le cheval abattu et, plus haut, l’enchevêtrement des montures ne lui laissaient voir que des fragments de la mêlée ; il resta en selle, la yari à la main, cherchant où porter son attaque.

Hideki avait retrouvé ses pieds. Son wakizashi était resté fiché dans le corps du cavalier qu’il avait tué ; il arracha le sabre du cadavre et se tourna vers l’éclaireur, puis attendit.

L’éclaireur avançait avec prudence, les mains remontées sur la hampe pour raccourcir la lance, la pointe dirigée vers la poitrine d’Hideki. Il savait qu’il gardait l’avantage de l’allonge et que l’homme devant lui n’avait presque aucun espace pour manœuvrer.

La pointe décrivit un petit mouvement devant Hideki, comme pour éprouver sa réaction. Il ne bougea pas. L’éclaireur fit encore un pas, puis porta son premier estoc.

Hideki écarta le fer et recula.

L’éclaireur ramena aussitôt sa yari contre sa hanche et avança.

La pointe repartit, plus bas cette fois. Hideki la détourna d’un coup de sabre et céda encore un pas. Il ne cherchait plus à contre-attaquer. Toute son attention allait au fer qui apparaissait devant lui, disparaissait, puis revenait avant qu’il eût trouvé l’espace nécessaire pour entrer à portée de lame.

Un nouvel estoc força Hideki à encore reculer. Derrière lui, le cheval sans cavalier qu’il avait laissé quelques instants plus tôt se débattait toujours dans le passage. Hideki atteignit sa croupe et dut se déporter hors du sentier pour l’éviter.

La yari revint. Hideki rabattit la pointe, recula pour éviter le cheval et posa le pied dans la neige labourée par les sabots. Son talon glissa.

Hideki tomba lourdement sur le côté. Il conserva son sabre, mais son bras fut rejeté en arrière dans la neige. Pendant un instant, il resta à terre sans pouvoir ramener la lame devant lui.

L’éclaireur vit l’ouverture. Il fit un pas, raccourcit sa prise sur la hampe et leva la yari pour porter le coup fatal.

Hideki essaya de se redresser.

— Derrière toi ! cria le second éclaireur. Son compagnon tourna brusquement la tête vers la droite.

Jiro avait contourné les chevaux en profitant du désordre de la mêlée. Il déboucha derrière l’éclaireur au moment où celui-ci levait sa lance. L’homme n’avait sur le dos que l’étoffe matelassée de son vêtement. Jiro y enfonça son wakizashi sous les dernières côtes, à droite, à hauteur du rein, jusqu’à ce que la garde bute contre le tissu. L’éclaireur ne cria pas. Tout son corps se tendit d’un coup, et sa bouche s’ouvrit sur un souffle qui ne venait pas. Ses doigts lâchèrent la hampe ; la yari tomba dans la neige.

Jiro arracha la lame. Le sang suivit, et l’étoffe matelassée le but. L’éclaireur se retourna pourtant vers lui en titubant.

Jiro recula juste assez pour échapper aux mains qui cherchaient son vêtement, son poignet, n’importe quelle prise pour l’attirer au corps à corps.

Derrière eux, Hideki se releva et refrappa entre les omoplates. La lame entra profondément. L’homme se raidit ; ses mains restèrent un instant tendues vers Jiro, puis retombèrent. Hideki retira son sabre.

L’éclaireur vacilla. Son corps semblait hésiter entre les deux hommes, comme s’il cherchait encore lequel il devait affronter.

Puis ses jambes cédèrent.

Il s’effondra dans la neige, à côté de sa yari.

…

À moitié allongé dans la neige, les mains vides, Satoru vit la lame commencer à descendre.

Un choc frappa l’homme dans le dos. Le wakizashi de Kenta venait de s’abattre sur l’arrière de son épaule droite. La lame heurta les plaques qui protégeaient le haut du bras, trancha quelques cordons et mordit dans les chairs. Le coup ne pouvait l’abattre, mais il dévia le sabre qui descendait sur Satoru.

Le samouraï vacilla, se reprit et se retourna. Il marcha sur Kenta ; Satoru n’existait plus pour lui.

Kenta referma ses deux mains sur la poignée du wakizashi jusqu’à sentir le tressage s’imprimer dans ses paumes. Il était pâle. Son mino pendait en lambeaux sur une épaule et le sang de sa première blessure avait traversé le dōbuku. Pourtant, il ne recula pas lorsque l’homme lui fit face.

Le premier coup vint de haut. Kenta le reçut sur son wakizashi et le dévia juste assez pour que la lame passe devant son épaule, mais le choc le fit reculer d’un pas. Le samouraï continua d’avancer.

Kenta tenta d’entrer sous la garde, cherchant le ventre sous le bord du dō. Le samouraï pivota, et la pointe du wakizashi racla les plaques laquées sans trouver l’espace entre elles.

La garde du sabre heurta Kenta au visage dans un craquement sec. Il chancela, le nez aussitôt couvert de sang, puis recula.

Le samouraï frappa de nouveau. Kenta para trop tard : la lame glissa le long du wakizashi, traversa le dōbuku, entra dans son épaule déjà blessée, ouvrit les muscles et s’arrêta contre l’os.

Kenta cria. Son bras gauche tomba contre son flanc, mais il garda son arme et recula en tenant désormais le wakizashi de la seule main droite.

Le samouraï le vit. Il n’avait plus besoin de se hâter.

À quelques pas derrière le samouraï, Satoru se remit sur un genou. Le tachi gisait trop loin dans la neige ; il saisit le wakizashi de Masa, resté à portée de main.

Devant lui, Kenta tenta une nouvelle attaque. C’était une tentative désespérée, mais il savait qu’il ne pourrait pas reculer éternellement avec un seul bras ; il se jeta en avant et porta un estoc vers le bas du ventre.

Le samouraï écarta sa lame et riposta. Kenta tenta une esquive, trop lentement.

Le sabre entra sous ses côtes. La pointe traversa les étoffes et pénétra profondément dans le ventre ; Kenta se plia autour de la lame avec un son étranglé.

Le samouraï poussa encore. Le fer ressortit dans le dos sous le bord des côtes, accompagné d’un flot écarlate qui imbiba aussitôt le vêtement.

Kenta lâcha son wakizashi. Ses mains se refermèrent sur le bras armé et s’y agrippèrent, comme un homme qui tombe s’agrippe à un montant de porte, et il resta debout ainsi le temps de deux respirations.

Le samouraï posa un pied en arrière et tira brutalement son sabre. La lame sortit du corps dans un bruit mouillé, et Kenta s’effondra à genoux.

L’homme leva son arme pour l’achever. Il avait oublié Satoru.

Satoru franchit la distance qui les séparait. En se penchant, le samouraï avait ouvert, sous l’oreille gauche, un jour entre le bord du casque et le col de la cuirasse : il n’y avait plus là que l’étoffe du col, et dessous, le cou. Satoru y porta son coup, de bas en haut, de tout le poids de son corps. La pointe du wakizashi heurta d’abord la cuirasse, ripa sur la laque, puis glissa dessus et traversa l’étoffe jusque dans le cou.Le sang jaillit par saccades, au rythme du cœur, chaud et épais. L’homme fit deux pas désordonnés, laissa tomber son sabre et porta une main à son cou comme pour contenir le sang. Il fit deux pas de côté dans la neige, lâcha son sabre et tomba à genoux à son tour, face à Kenta, à une longueur de bras. Un instant, ils restèrent ainsi, agenouillés l’un devant l’autre comme deux hommes qui vont se saluer. Puis le samouraï bascula sur le côté et ne se releva pas.

…

Plus bas sur le sentier, le second éclaireur vit son compagnon s’effondrer entre Hideki et Jiro.

Son regard remonta vers le reste de la colonne. Leur officier était mort. Les hommes qu’il avait laissés derrière lui gisaient dans la neige ou pendaient encore de leurs selles. Plus haut, les chevaux se pressaient les uns contre les autres dans le passage encombré. Un peu plus loin, Satoru venait de se relever derrière le samouraï qui combattait Kenta.

L’éclaireur hésita.

Puis le samouraï tomba.

Il n’hésita plus. Il tira brutalement sur ses rênes. Sa monture résista un instant, l’arrière-train glissant dans la neige, puis pivota. L’homme rabattit sa yari le long de son flanc et partit dans le sens de la descente.

Personne ne chercha à l’arrêter.

Il disparut bientôt derrière les pins, avalé par la neige et la pente.

Le cheval sans cavalier qui se trouvait près d’Hideki secoua violemment la tête. La monture de l’officier barrait une partie du passage ; derrière, d’autres chevaux se pressaient encore les uns contre les autres.

Il recula, heurta la bête qui le suivait, puis fit un écart vers le bord du sentier. Ses sabots labourèrent la neige. Il parut un instant devoir rester pris entre le talus et la monture blessée, mais finit par la contourner. Dès que l’espace s’ouvrit, il partit dans le sens de la descente.

Son passage créa une brèche. Un autre cheval s’y engagea presque aussitôt. Puis un autre encore. Les montures quittèrent peu à peu l’enchevêtrement. Leur fuite soulevait derrière elles une neige grise mêlée de terre et de sang.

À mesure que le sentier se vidait, les morts apparaissaient.

…

Satoru leva les yeux vers la montée. Près du tournant, les deux derniers cavaliers étaient toujours là.

Ils avaient vu assez de choses. Le cheval qui avait remonté le sentier avec son maître blessé traînant dans la neige avait semé le doute parmi eux. Maintenant, devant eux, la voie se vidait peu à peu et leur révélait ce que la mêlée avait laissé derrière elle : l’officier mort auprès de sa monture, les corps de leurs compagnons dispersés dans la neige, Hideki et Jiro debout près de l’éclaireur qu’ils venaient d’abattre.

Satoru se tenait devant le corps du samouraï qu’il venait de tuer, le wakizashi de Masa encore rouge dans sa main. Son visage était immobile. Il respirait à peine plus vite qu’avant le combat. Seuls ses yeux avaient changé : ils regardaient les deux cavaliers comme s’il évaluait simplement lequel des deux il devrait tuer en premier.

Le premier cavalier tira sur ses rênes et fit pivoter son cheval. Son compagnon l’imita.

Les deux montures remontèrent le sentier, projetant derrière elles des gerbes de neige et se bousculant presque pour atteindre le tournant. Quelques secondes plus tard, les pins les avaient englouties.

Personne ne chercha à les poursuivre. Le bruit de leur fuite diminua peu à peu, puis disparut.

Le silence qui revint ne ressemblait toujours pas à celui de la forêt. Il y avait la respiration encore rapide des survivants et, plus bas, le souffle rauque du cheval blessé, revenant par moments après de longs intervalles.

V. Ce qui reste

Satoru retourna son attention vers Kenta. Le jeune homme était toujours à genoux, une main pressée contre son ventre et l’autre enfoncée dans la neige pour l’empêcher de basculer. Le sang passait entre ses doigts et s’étendait sous lui en une tache qui grandissait à vue d’œil.

Satoru s’agenouilla devant lui.

— Kenta.

Kenta leva les yeux. Son visage avait déjà changé. Le sang qui coulait de son nez avait atteint sa bouche, mais ses lèvres elles-mêmes perdaient leur couleur.

Satoru regarda la blessure. Il comprit qu’aucun bandage n’y changerait rien. Puis son regard se tourna vers le samouraï mort.

Il comprit alors ce que Kenta avait fait. Kenta n’avait pas cherché à mourir. Il avait vu un sabre descendre sur son seigneur et il avait couru. Il avait frappé comme il avait pu, avec une lame trop courte contre un homme plus fort, cuirassé, mieux armé que lui.

Satoru posa la main sur son épaule intacte. Kenta bascula contre lui. Il le retint et resta agenouillé à ses côtés, soutenant son poids. Il ne sut pas combien de temps.

Hideki arriva près de lui. Il ne posa pas de question.

Lorsque Kenta cessa de respirer, Satoru l’étendit doucement dans la neige et lui ferma les yeux.

À quelques pas de là gisait Masa.

Deux hommes étaient morts. Le premier parce que Satoru avait décidé de commencer le combat. Le second parce qu’il avait refusé de regarder Satoru mourir

— Nous devons partir.

Satoru regarda d’abord Masa, puis Kenta. Les deux corps leur coûteraient du temps et creuseraient dans la neige une piste plus profonde.

— Nous ne pouvons emporter ni l’un ni l’autre, dit-il. Les mots sortirent plus facilement qu’il ne l’aurait cru.

Jiro tourna la tête vers lui. Son visage changea lorsqu’il vit Kenta ; il fit quelques pas, puis s’arrêta. Pendant quelques instants, personne ne parla. Hideki regarda enfin dans le sens de la montée.

— Ceux qui ont fui reviendront avec d’autres hommes.

Satoru se releva. Le wakizashi de Masa était toujours dans sa main ; du sang couvrait la lame jusqu’à la garde. Il le posa dans la neige près du corps de Masa.

— Combien de temps avons-nous ?

— Pas assez pour les enterrer.

Satoru regarda les pins.

— Alors cachons-les.

…

Le petit tube de bambou pendait encore à la ceinture de Masa, retenu par un cordon passé sous son obi. Sa mère le lui avait remis avant leur départ ; à l’intérieur se trouvait une prière tracée par un moine du temple de Kageyama. Satoru détacha le cordon et glissa le tube sous son vêtement.

Il resta un instant auprès de Masa, puis se tourna vers Kenta.

— Jiro. Portons-les sous ces arbres.

Jiro acquiesça. Ils déplacèrent d’abord Masa. Hideki le prit sous les épaules, Jiro par les jambes, et ils le portèrent quelques pas au-delà du sentier, jusqu’à un creux entre deux jeunes pins.

Ils revinrent pour Kenta. Cette fois, Satoru prit les épaules ; le corps était encore chaud et la tête roula contre son bras lorsqu’ils le soulevèrent. Ils le déposèrent à côté de Masa.

Pendant un instant, les deux jeunes hommes semblèrent dormir sous les branches. Puis Jiro commença à les couvrir de neige.

Ils effacèrent autant qu’ils le purent les marques de leurs pas et du déplacement des corps. La main gauche de Masa était restée visible. Satoru s’accroupit et la recouvrit.

La neige ne tromperait ni un homme attentif ni les animaux. Elle empêcherait seulement qu’on aperçût les corps depuis le sentier.

Hideki attendit que Satoru se relève.

— Mon seigneur.

Satoru tourna la tête. Hideki ne l’avait encore jamais appelé ainsi lorsqu’ils étaient seuls.

Devant Takeshi, il avait parlé du fils, de l’héritier ou du jeune maître. Mais ces deux mots ne s’adressaient plus à l’enfant qu’il avait autrefois porté sur ses épaules.

— Votre père vous a envoyé négocier avec les Minamoto, dit Hideki. Pas massacrer une patrouille sur le chemin du retour.

Satoru regarda le cheval de l’officier, qui soufflait encore, les corps dispersés dans la neige et les traces laissées par les montures en fuite.

— Si nous les avions laissés nous fouiller, ils auraient trouvé la lettre et compris d’où nous venions.

— Je sais.

Satoru glissa la main sous son vêtement. La lettre était toujours là, contre sa poitrine, et à côté d’elle, maintenant, le petit tube de bambou de Masa.

— Alors nous devons partir avant qu’ils reviennent.

Hideki l’observa un instant.

— Oui, mon seigneur.

…

Ils ne prirent que ce dont ils avaient besoin : de la nourriture, une corde, de quoi panser leurs blessures et un manteau supplémentaire. Rien qui portât les trois losanges noirs des Kuroda.

Hideki retrouva le fourreau du tachi pris à l’officier et le tendit à Satoru. Le garçon regarda l’arme qui gisait plus loin dans la neige, là où elle lui avait échappé, puis alla la reprendre.

Le sang avait gelé par endroits sur la lame. Satoru l’essuya sur le vêtement d’un mort, la glissa dans le fourreau et passa les attaches sous son obi. L’arme, lourde, battait contre sa jambe lorsqu’il marchait.

— Nous pourrions essayer de les rattraper, dit Jiro en regardant les traces laissées par les chevaux dans le sens de la descente.

— Si nous y passons trop de temps, répondit Hideki, nous risquons d’avoir les Kuroda sur nous avant d’avoir fait un ri.

— À cheval, nous irions plus vite.

— Sur le sentier, oui.

— Mais nous ne prendrons pas le sentier jusqu’au passage, dit Hideki, les yeux tournés vers la rivière, invisible sous les arbres. Il existe une ancienne piste de charbonniers plus bas sur le versant. Elle quitte ce sentier et rejoint la Kiso-gawa plus loin, près d’un gué. Je l’ai empruntée autrefois pendant les raids Kuroda.

— Elle est encore praticable ? demanda Satoru.

— À pied, probablement. Pour des cavaliers en armure, non.

— Alors nous irons à pied, dit Satoru.

— Il faudra d’abord retrouver l’embranchement, dit Hideki. Cela fait des années que je ne suis pas passé par là.

— Alors partons.

— Oui, mon seigneur, répondit Hideki en inclinant légèrement la tête.

Ils se mirent en marche. Hideki ouvrit la voie, Jiro le suivit et Satoru ferma la marche. Ils descendirent le sentier à pied, cherchant le départ de l’ancienne piste des charbonniers.

Satoru s’arrêta et regarda une dernière fois derrière lui.

Le cheval de l’officier gisait toujours en travers du passage. Au-delà, les corps des Kuroda s’échelonnaient dans la neige labourée, certains sur le sentier, d’autres contre les pins.

Plus loin, les corps de Masa et Kenta ne formaient déjà plus que deux reliefs indistincts sous la neige.

Satoru se détourna, et les trois hommes disparurent dans le sens de la descente.

…

Longtemps après que le bruit de leurs pas se fut éteint, rien ne bougea. La neige continua de tomber, doucement, sans bruit.

Elle se posa sur les visages, sur les armures ouvertes, sur les mains demeurées crispées autour d’armes qu’elles ne tenaient plus. Elle remplit lentement les empreintes des chevaux et adoucit les traces du combat.

Enfin, une forme grise parut entre les pins. Le loup resta sous les branches, une patte levée, le museau tendu vers le sentier.

Il avait observé sous le couvert les cinq voyageurs avant l’arrivée des cavaliers et s’était retiré lorsque le fer avait envahi la forêt. Maintenant que les hommes étaient partis, il huma longtemps l’air chargé de sang, posa la patte dans la neige et s’avança.

Vu d’en haut, le monde était redevenu simple : les pins noirs, la neige blanche et, parmi les morts, un loup gris qui descendait sans bruit.

Mais ce n’était plus la même image.

Fin du chapitre I · publié le 3 octobre 2026

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