I. Quatre cent onze marches
Tout en bas, à trois cent cinquante pieds, la rivière coulait dans l’obscurité. La brume et l’ombre de la gorge en dérobaient le cours, mais sa rumeur montait entre les parois, sourde et continue. Depuis des milliers d’années, elle creusait là son passage, entaillant la montagne jusqu’à ne laisser entre les deux versants qu’un défilé si étroit qu’ils semblaient vouloir l’étouffer.
En face, sur l’autre rive, les monts Tenshi n’étaient qu’une épaisseur plus noire que le ciel. De ce côté-ci, sur la crête, le château découpait ses murs et ses toits dans la nuit : la charpente sombre d’une tour, puis, plus haut, pâle sous la lune, la masse du tenshu, le donjon.
Aonogawa gardait la frontière entre deux provinces. Cette frontière, la rivière l’avait tracée bien avant que les hommes songent à bâtir une forteresse au-dessus d’elle.
Six silhouettes reprenaient leur souffle à son pied, sous un rocher en surplomb, là où les marches venaient mourir contre le rempart.
C’étaient six shinobi d’Iga, de ceux qu’on paie pour entrer là où nul n’entre : cinq hommes et Kaede. Ils portaient ce bleu presque noir que les teinturiers d’Iga obtenaient de l’indigo à force de bains successifs, la couleur de la nuit lorsqu’on la regarde de près ; car le noir se voit, et le bleu ne se voit pas, et c’est une chose que les gens qui ne sortent pas la nuit ignorent. Au-dessus d’eux, derrière le rempart, un château dormait.
Personne, là-haut, ne savait qu’ils étaient là.
La lune s’était levée derrière les crêtes d’en face et éclairait ce versant de face. Toute la montée, ils l’avaient eue devant eux. Quand son disque disparaissait, ils grimpaient. Quand la clarté revenait et blanchissait la pierre, ils s’immobilisaient là où ils se trouvaient, plaqués contre la paroi, comme on le leur avait appris enfants. Sous la lune, c’était le mouvement qu’un guetteur repérait d’abord. Collé à la roche, un homme immobile pouvait encore se confondre avec une ombre.
La brume les avait aidés. Elle montait de la rivière en nappes lentes, s’accrochait aux saillies, se défaisait, puis remontait encore. À chacun de ses passages, les contours perdaient un peu de leur netteté.
Mais elle apportait aussi le froid : un froid humide, sans morsure franche, dont on ne prenait conscience qu’une fois qu’il avait traversé les vêtements et trouvé la peau.
L’escalier — l’ishidan, comme l’appelaient les gens du château — montait en biais dans la paroi jusqu’au pied du rempart, sans garde-corps. Les marches étaient irrégulières, creusées en leur milieu par des générations de porteurs d’eau. Le suintement de la roche et l’eau échappée des seaux les avaient polies. Par endroits, le froid y déposait déjà une pellicule de gel si mince que l’œil ne la voyait pas ; le pied, lui, la trouvait.
Il y avait quatre cent onze marches.
Ryū connaissait le chiffre avant d’avoir posé le pied sur la première. Il venait des reconnaissances. Il les avait tout de même recomptées en montant, une à une, posant son poids sur le bord de la sandale, parce que compter était la manière qu’avait son esprit de se tenir tranquille.
Quatre cent onze.
Le compte y était, et cette petite exactitude le rassura plus qu’elle n’aurait dû.
À quelques pas plus haut, dans un renfoncement du rempart, située derrière le magasin à vivres, s’ouvrait la porte de l’eau. Basse et étroite, elle donnait sur l’escalier par lequel les porteurs montaient chaque matin les seaux remplis à la rivière.
Ils devaient entrer par là.
Si tout se passait comme prévu, ils reprendraient le même chemin avec l’enfant qu’ils étaient venus chercher : un garçon que le maître d’Aonogawa tenait loin des regards et que les cinquante hommes de la garnison avaient toutes les raisons de garder là-haut.
Ryū jeta un coup d’œil vers le fond de la gorge.
Par moments, la brume s’écartait assez pour laisser paraître, très loin sous eux, un fragment d’eau. La lune y posait un éclat bref, aussitôt repris par l’ombre. Puis la brume se refermait et la rivière disparaissait de nouveau.
Il n’en restait que sa rumeur.
Ryū préférait cela.
Isuke déplaça son poids.
Sous son talon, une pierre grosse comme un œuf quitta le bord de la dernière marche et bascula dans le vide.
Elle frappa la paroi quelques pieds plus bas.
Un deuxième choc.
Puis un troisième, plus faible, beaucoup plus bas.
Après quoi ils ne l’entendirent plus.
Personne ne regarda Isuke.
Au-dessus d’eux, sur le rempart, une lanterne avançait au pas régulier d’une ronde.
Un homme qui passe toutes ses nuits avec une rivière sous les pieds finit par ne plus l’entendre. Alors tout autre bruit lui parvient avec une netteté singulière, comme son propre nom prononcé dans une foule.
La lanterne s’arrêta.
Juste au-dessus du rocher.
Les six shinobi se tassèrent dans le creux du surplomb. Ils se serrèrent contre la pierre jusqu’à ne plus former qu’une seule masse sombre.
Ryū se retrouva dans l’angle du rocher, derrière Kaede, la joue à quelques doigts de sa nuque.
Il la sentit retenir son souffle.
Le dos de Kaede s’immobilisa contre sa poitrine.
Ryū fit de même.
Là-haut, le garde se pencha.
Son bras passa par-dessus le parapet. La lanterne apparut au bout de sa main et sa lumière descendit le long de la falaise.
Sa lumière jaune et tremblante accrocha la roche mouillée et alluma les gouttes une à une.
Elle glissa plus bas, puis remonta.
La clarté remonta lentement jusqu’à la roche qui bordait Kaede.
Il s’en fallait d’une paume pour que son épaule entre dans la pleine lumière.
Le froid gagnait Ryū par les genoux et les mains. Ses paumes étaient plaquées contre la pierre ; ses doigts, qui portaient une partie de son poids, commençaient à brûler.
Il sentait l’huile chaude, la suie, la mèche de la lanterne.
Plus près encore, il sentait Kaede : la toile humide, la sueur refroidie.
Et, dans ses cheveux, la cendre froide de la hutte.
Ils l’avaient rapportée dans leurs vêtements.
Cette cendre-là, et la chaleur du dos de Kaede contre sa poitrine, le ramenèrent à la nuit précédente.
II. Souffle contre souffle
La hutte sentait la cendre froide et la résine, mêlées à cette odeur de terre qui monte d’un sol longtemps laissé sans soin. Des charbonniers l’avaient bâtie sur la crête d’en face, à deux ri de la rivière, au temps où l’on cuisait encore le bois sur les hauteurs. Quand les dernières meules s’étaient éteintes, ils étaient partis, laissant leurs nattes et quelques étoffes de chanvre raidies par la suie. Saito avait réparti les six compagnons entre deux abris distants d’un bon millier de pas. Trois inconnus dans ces bois pouvaient passer pour des chasseurs de sanglier ou des charbonniers revenus sur les lieux de leur ancien travail ; un groupe de six aurait attiré l’attention. Ryū, Kaede et Akihiko s’étaient installés dans la hutte. Ils s’étaient couchés tout habillés, chacun sous une étoffe trouvée sur place. Celle de Ryū gardait le pli des épaules d’un homme plus large que lui.
Le froid le réveilla au milieu de la nuit. Il montait du sol, s’insinuait entre les planches et gagnait la peau partout où la toile s’était écartée. Ryū ramena l’étoffe sous sa hanche et resta immobile. À quatre pas de lui, une natte craqua.
Il ne distinguait rien. Sur l’ordre de Saito, on avait laissé le foyer s’éteindre la veille. La porte, seule ouverture de la hutte, était fermée, et l’obscurité y était si profonde qu’il aurait aussi bien pu garder les yeux fermés. Un froissement d’étoffe lui parvint, puis le souffle de Kaede. Six ans de missions communes lui avaient rendu ce souffle aussi familier que sa voix. Mais il venait de l’endroit où Akihiko s’était couché. Un soupir s’étouffa contre une paume. Ryū entendit alors leurs deux respirations, l’une longue, l’autre plus courte, se chercher et peu à peu s’accorder.
Il resta sur le dos et régla son souffle comme on l’enseignait aux enfants d’Iga avant même de leur mettre une lame dans la main. Sa poitrine se soulevait lentement, avec cette régularité un peu trop parfaite des premières leçons. Il avait ainsi feint le sommeil jusque dans les demeures ennemies, à quelques pas de gardes éveillés. Jamais encore il ne l’avait fait pour épargner à deux amis la gêne de se savoir entendus. Cette fois, il peinait à garder un rythme naturel et se surprit à compter ses respirations comme un novice.
Il pensa aux mains d’Akihiko. Deux automnes plus tôt, Akihiko était descendu chercher Genta au fond d’un ravin. Le frère de Ryū y était resté deux jours, la jambe cassée. Ryū ne l’avait jamais remercié ; entre gens d’Iga, on témoignait aussi sa reconnaissance en s’abstenant de rappeler une dette. La nuit suivante, ils entreraient tous les six dans une forteresse ennemie. Que ferait Akihiko si Kaede venait à glisser sur un mur ? Ryū s’attarda sur cette question, puis songea qu’il aurait dû se demander aussi ce que ferait Kaede.
Les règles d’Iga lui imposaient d’en parler à Saito. Il chercha une raison de se taire. Ce qu’il avait surpris dans l’obscurité ne regardait qu’eux ; il lui semblait déloyal de le rapporter après avoir feint de dormir. Cette raison pouvait se défendre. Il y en avait une autre, qu’il préféra ne pas examiner, et ce fut elle qui l’emporta. Les deux souffles se répondaient encore lorsqu’il se rendormit, délivré de l’effort de régler le sien.
Au matin, ils montèrent au pin mort, au-dessus de la fourche du ruisseau, là où la sente se perdait dans l’herbe. La foudre avait évidé le tronc à une époque dont personne ne se souvenait. Gris, dépouillé de son écorce et de presque toutes ses branches, il offrait si peu de prise au vent qu’il tenait encore. Saito les rejoignit avec Denzō et Isuke lorsque la première lumière atteignit la cime des arbres. Denzō s’accroupit un peu à l’écart, sans bruit dans l’herbe mouillée. Enfant, on l’avait corrigé au bâton pour lui apprendre à poser le pied ; Ryū ne se rappelait pas l’avoir entendu marcher depuis. Kaede s’assit près de Saito, Akihiko à l’autre bout du cercle. Ils n’allumèrent pas de feu. Pas une fois les deux amants ne se regardèrent. La veille encore, Ryū n’aurait rien remarqué.
Isuke avait dix-sept ans. L’attente l’avait tenu éveillé, et il s’efforçait de le cacher en redressant le dos, les épaules tirées en arrière. Cette raideur le trahissait autant que ses traits tirés. Ryū se souvint de s’être tenu aussi raide avant sa première mission, sans mieux dissimuler son appréhension. Saito prit la parole à voix basse. Il n’était pas homme à répéter ses instructions. Isuke pencha la tête pour mieux l’entendre.
— Cette nuit, nous travaillons pour Nobuhiro Takamatsu, le seigneur d’Izumo.
Il dégagea de la main les aiguilles de pin sur une place grande comme une natte et commença par la montagne. Il prit de la terre humide dans ses deux paumes, la tassa en un cône seul, et il en aplatit le sommet du pouce au lieu d’en pincer la pointe. Personne n’attendit qu’il la nomme : il n’y a dans ce pays qu’une montagne qu’on dessine de cette façon.
— Miyone.
Du bout d’une brindille, il traça ensuite un trait d’un bord à l’autre de la place, un peu de travers, qui passait contre le flanc nord du cône. Au-dessus, Hokuyama, les Minamoto. En dessous, Izumo, jusqu’à la mer, qu’il marqua tout en bas d’un revers de main. Le sommet, dit Saito, les deux provinces le réclament, et aucune n’a jamais pu le prouver.
— Pour descendre du nord jusqu’à la mer avec une armée, il y a trois chemins.
Le premier, il le traça loin à l’ouest de la montagne : un long sillon pour la rivière, et de chaque côté une rangée d’aiguilles de pin qu’il aligna du plat de la main, pour les deux chaînes qui l’enserrent.
— La rivière. Il y a une route au fond, si l’on veut : un chemin de bât, des gués que la saison déplace, des défilés où cent hommes arrêtent une armée. On y passe, mais on s’y bat à chaque coude.
Le deuxième, il le fit tourner autour du cône par l’est, une longue courbe qui revenait vers la mer de l’autre côté.
— Le col. Des jours de plus, et des hommes perdus avant d’avoir vu l’ennemi.
Il garda le troisième pour la fin. Entre la rivière et la montagne, il fit descendre du nord plusieurs traits par le flanc ouest de Miyone, et ils allèrent tous se rejoindre au pied de la montagne, où il posa un caillou. Après le caillou il n’y avait plus qu’un trait, qui filait droit vers la mer.
— Le château de Miyashita. Toutes les pistes qui descendent de ce côté de la montagne passent sous sa porte, et après sa porte il n’y a plus qu’une route, large, jusqu’à la mer. C’est par là qu’une armée descend en marchant au lieu de se battre. Masatsune Kanda, d’une maison plus ancienne que celle de ses suzerains et dix fois moins riche, tient cette porte avec deux cents hommes, et le sanctuaire avec, celui d’où partent les pèlerins qui montent au sommet de Miyone : sa maison en a la prêtrise depuis onze générations. Elle a juré fidélité aux Takamatsu.
Alors seulement il revint à la rivière, là où elle franchissait la couture des deux provinces, et y planta debout un bout de bois gros comme un doigt.
— Aonogawa. Un nid de guetteurs sur la couture, qui n’appartient à personne. Celui qui le tient regarde la rivière pour les deux provinces et se fait payer des deux côtés ; quand il voit passer trop de monde, il allume un feu. Il n’arrête personne, et personne ne prendrait la peine d’y monter, s’il n’y avait ce qu’on y garde depuis l’été : le fils de Kanda. On l’a pris au sanctuaire où il apprenait ses caractères, à une heure de Miyashita. Au père, on ne demande presque rien : une porte sans garde, une nuit. Qui a payé pour l’enfant, on ne nous l’a pas dit. Quelqu’un au nord.
Ryū retint le nom du père. Il ne demanda pas celui du châtelain, et on ne le lui donna pas.
Saito posa la brindille en travers de la route, juste sous le caillou qui représentait le château de Miyashita.
— S’il cède une nuit, il a cédé pour toujours. L’armée du nord descend jusqu’à la mer sans livrer bataille. Ce que veut le seigneur d’Izumo, c’est que Kanda ne cède pas. Il a payé Iga pour reprendre l’enfant et le rendre à son père avant que le père ne cède.
Il appuya enfin le pouce dans la rangée d’aiguilles, de l’autre côté de la rivière, en face du bout de bois.
— Nous.
Saito leur fit ensuite reprendre, chacun à son tour, l’itinéraire qu’ils connaissaient déjà, comme on fait réciter leurs sutras aux enfants des temples. Ils graviraient les quatre cent onze marches jusqu’à la porte de l’eau, en retrait derrière le magasin à vivres, puis longeraient les bâtiments du secteur oriental en restant dans l’ombre. Ils atteindraient ainsi la cour de la tour à signaux. En haut de sa charpente, on allumait les feux d’alerte dont les postes voisins apercevaient la fumée le jour, les flammes la nuit. Au-delà, il leur faudrait franchir le mur du honmaru, l’enceinte réservée au maître du château, pour gagner le tenshu, le donjon de trois étages où l’enfant était détenu.
— Au deuxième étage, dit Saito. Selon toute vraisemblance.
Ils repartiraient par le même chemin. Les deux nuits précédentes, depuis l’autre rive, ils avaient vu le guetteur être relevé vers le milieu de la nuit. Saito les avertit qu’ils ne pouvaient savoir à quel moment précis l’homme serait relevé. Dans la cour, Isuke devrait surveiller la porte du bâtiment où dormaient les gardes et les prévenir dès qu’elle s’ouvrirait.
Il précisa le rôle de chacun. Ryū franchirait les murs avec Kaede et ouvrirait les portes de l’intérieur : celle de l’eau, puis celle de la cour de la tour à signaux, enfin celle du honmaru. Kaede le précéderait dans les passages à escalader ; elle se chargerait des guetteurs qu’ils pourraient rencontrer. Les deux ensuite entreraient dans le donjon pour extraire l’enfant. Akihiko et Denzō garderaient la porte du honmaru, puis fermeraient la marche au retour. Isuke porterait la corde et la tiendrait prête pour les franchissements. Une fois dans la cour de la tour à signaux, il surveillerait la porte du bâtiment où dormaient les gardes. Il acquiesça avant que Saito eût fini. Sans tourner la tête, Denzō leva brièvement les yeux vers lui.
Saito les regarda l’un après l’autre. Il s’attarda sur Ryū, qui crut qu’une précision allait suivre au sujet des portes. Mais Saito garda le silence.
— Nous ne quittons pas le château sans le garçon, conclut-il.
Ryū pensa aux quatre cent onze marches taillées en biais dans la paroi mouillée, sans garde-corps. Il faudrait y conduire un enfant de dix ans qui n’avait sans doute jamais contemplé le vide que du haut d’une galerie de temple. S’il refusait d’avancer, l’un d’eux devrait le porter, au prix d’une descente bien plus lente. Ryū allait demander ce qu’ils feraient si le garçon en était incapable, mais Saito attendait leur assentiment. Autour du cercle, les têtes s’inclinèrent, celle d’Isuke d’abord. Ryū baissa la sienne. Le moment venu, Saito saurait quoi faire.
Ils regagnèrent leurs abris respectifs pour y attendre la nuit. Ryū dormit d’un sommeil entrecoupé ; chaque fois qu’il ouvrait les yeux, la bande de lumière qui passait entre deux planches avait avancé sur le sol. Akihiko, couché sur le dos, en suivait le déplacement. Kaede recousait une sangle. Personne ne parla de ce qui s’était passé dans la hutte la nuit précédente. Au crépuscule, avant le départ, elle plia l’étoffe de chanvre en quatre et la reposa sur le bat-flanc, à l’endroit où elle l’avait trouvée.
III. Comme un chat se pose
La lumière se retira de la pierre, remonta le long de la paroi et s’attarda au-dessus du vide avant de disparaître derrière le parapet. Le garde reprit sa ronde. Il avait dû mettre le bruit sur le compte de la rivière, comme les hommes de ce poste finissaient tous par le faire. Ryū connaissait ces nuits de veille et les moqueries réservées, au repas du matin, à celui qui avait réveillé ses compagnons pour rien. L’homme garderait sans doute pour lui ce qu’il avait cru entendre.
Kaede compta jusqu’à vingt, puis détacha de sa ceinture le kaginawa, un grappin à quatre dents de fer enveloppées de chiffons, fixé à une corde à nœuds. Elle le balança à bout de bras et le lança. Le fer s’éleva dans la brume montée de la gorge, franchit le rempart à côté de la porte et retomba sans bruit de l’autre côté comme un chat se pose. Kaede tira sur la corde pour éprouver la prise, puis se hissa, une main après l’autre, les pieds en appui contre le mur. Elle atteignit le couronnement et disparut derrière le parapet.
Ryū attendait au pied du rempart, la joue contre la roche, la main sur la corde qui frémissait encore à quelques pouces de son visage. Derrière lui, Akihiko s’était collé à la paroi pour prendre sa place ; ses épaules avaient la largeur de celles d’un porteur de palanquin, et il savait, comme tous les hommes qui ont ces épaules-là, attendre sans bouger. Deux secousses brèves passèrent dans la corde. Ryū avait déjà les mains sur le premier nœud.
Il monta. La corde, mouillée de brume, sentait le chanvre et la paume de Kaede, et les pierres du rempart, ajustées sans mortier, offraient chacune au pied un rebord que les maçons n’avaient pas voulu. Au couronnement, il se coucha à plat ventre près d’elle. Derrière la porte de l’eau, à dix pas de la barre, des braises rougeoyaient dans un brasero de fer, et devant les braises un garde était assis sur ses talons, la lance au creux du bras, les mains ouvertes vers la chaleur comme on les tend pour recevoir un bol. Il leur tournait le dos. Kaede ne dit rien. Elle posa deux doigts sur l’épaule de Ryū, puis les tendit vers l’homme, et ce fut tout. Ryū comprit, avec une netteté qui ne lui fit aucun plaisir, qu’elle lui donnait cet homme comme on donne à un second le travail qu’on aurait pu faire soi-même : pour voir. Il pensa au garde de la ronde, qui garderait pour lui ce qu’il avait cru entendre, et que celui-ci n’aurait plus rien à garder. Puis il cessa d’y penser, parce que c’était cela aussi qu’on lui avait appris, et se laissa glisser à l’intérieur de l’enceinte.
Il traversa les dix pas sur la plante des pieds, là où la terre battue était la plus dure, et le garde ne se retourna pas. De près, l’homme sentait le riz froid et la laine humide ; une mèche s’était échappée de son chignon et il la remit en place du revers du poignet, sans quitter les braises des yeux. Ryū prit la mâchoire dans sa main gauche et la tira en arrière et vers le haut, comme on ouvre un cou, et de la droite il mit la lame sous l’oreille et la ramena vers lui, en travers, et sentit la trachée céder sous le fil comme un roseau. Le garde n’eut pas le temps d’avoir peur. Il eut un hoquet, un seul, et le souffle qui suivit sortit par la plaie au lieu de la bouche, avec un petit bruit mouillé, et son corps se mit à trembler, vite, comme celui d’un chien qui rêve. La lance glissa du creux de son bras ; Ryū la reçut sur son genou avant qu’elle ne touche le sol. Le sang lui entrait dans la manche, chaud, puis froid. Il tint l’homme contre lui bien après la fin des tremblements, comme on le lui avait enseigné d’abord sur des chiens, puis sur un homme, parce que les corps mentent sur le moment de leur fin, et ne le lâcha que lorsque le poids fut devenu celui d’une chose. Il le coucha sur le flanc, le visage tourné vers les braises, la lance au creux du bras. Le sang gagna la terre battue et s’en alla lentement vers le pied du brasero ; près des braises, il fumait un peu. À l’odeur du charbon de bois se mêlait désormais celle du sang. Quand Ryū releva la tête, Akihiko était couché sur le couronnement, là où il s’était couché lui-même, et le regardait. Ryū essuya les deux faces de sa lame au col du mort, avec soin. Il ne leva plus les yeux.
Le bâtiment où dormaient les gardes n’était qu’à un jet de pierre. Saito tenait de ses maîtres cette règle : on ne laissait aucun guetteur vivant près de la seule porte par laquelle on comptait repartir. Personne ne la discutait plus.
Kaede et Akihiko se laissèrent glisser à l’intérieur de l’enceinte. Une poutre de chêne, le kannuki, barrait la porte à hauteur de poitrine, retenue par deux crochets de fer. Kaede avait déjà entouré chaque crochet d’un chiffon. Elle tira une petite gourde et versa un peu d’huile entre le bois et le métal ; Ryū entendit le bref glouglou du liquide. Akihiko et lui saisirent la poutre par les extrémités et la soulevèrent peu à peu, en s’arrêtant trois fois pour reprendre leur souffle. Le bois se dégagea sans racler le fer. Ils abaissèrent la barre jusqu’au sol, puis la couchèrent contre le mur.
Ryū écarta le battant juste assez pour laisser passer un homme. Denzō entra, puis Isuke et enfin Saito. Celui-ci jeta un regard au mort près du brasero sans ralentir ; ses yeux s’attardèrent davantage sur la barre déposée contre le mur. Kaede récupéra le grappin, le rattacha à sa ceinture et rendit la corde à Isuke, qui l’enroula sur son épaule. Denzō tira le corps hors de la lueur et l’installa face au mur, la lance contre lui, dans la posture d’un homme endormi. Ils refermèrent la porte sans remettre la barre. Un garde passant avec sa lanterne la trouverait close ; au retour, une poussée suffirait à l’ouvrir.
IV. L’Homme qui se gratte la nuque
Le secteur de l’est était le plus long du chemin, et le seul qui ne dormait pas. Ils le remontèrent par la crête, avec dans le dos les postes de l’extérieur encore allumés, en suivant l’ombre que jetaient la forge et le magasin d’huile et de résine. Devant eux le terrain s’ouvrait sans un mur à franchir, rien que de la distance et de la lumière, qu’on n’escalade pas ; ils le prirent d’ombre en ombre, vite, et à chaque arrêt ils n’étaient plus que six dos contre des planches et six bouches ouvertes, pour que le souffle ne siffle pas dans le nez. La salle commune de la garnison avait encore sa lampe. On y jouait aux dés dans un bol.
Ryū écouta les dés à quarante pas. Un homme perdait et en riait. Un autre gagnait et s’en fâchait, parce qu’il gagnait petit et qu’il l’avait déjà fait remarquer. Il y a dans une garnison qui joue aux dés à cette heure de la nuit la paix des hommes qui ont décidé une fois pour toutes que rien n’arrive, et Ryū la sentit à travers les planches, dans son dos, comme la chaleur d’un feu où l’on n’est pas convié.
À la petite écurie, un cheval souffla quand ils longèrent son mur. Une voix, dedans, lui dit de se taire. Il se tut. Ils passèrent.
Dans le creux d’un mur, Kaede posa la main à plat sur le dos d’Isuke, le temps d’un souffle, parce qu’il retenait le sien trop fort et que cela s’entendait. Elle la retira avant qu’il s’en fût aperçu. Akihiko avait vu le geste ; il regardait déjà ailleurs.
Entre les cuisines et le lavoir, ils furent pris au milieu d’un mouvement. Un garde sortit d’une porte à six pas d’eux, tenant une lanterne dont il avait laissé mourir la mèche, et il n’alla pas plus loin que le mur même contre lequel ils étaient plaqués, parce que les latrines étaient à vingt pas, qu’il faisait froid, et qu’un homme de garnison sait où s’arrête son devoir. Il posa sa lanterne morte. Il défit ses cordons.
Ryū avait la main sur la poignée de son sabre court. Il était à un demi-souffle de se lever, et il savait déjà où la lame entrerait, sous la mâchoire, en montant, dans l’angle, combien de temps il faudrait tenir l’homme, et où coucher ensuite le corps pour que la lanterne n’eût pas l’air abandonnée. Il n’attendait plus que la main de Saito sur son épaule. Saito ne la posa pas.
L’homme pissa contre le mur, longuement, en soupirant d’aise. Le jet frappa la terre à un pas de la main de Kaede et l’éclaboussa. Elle ne bougea pas. L’homme se secoua, renoua ses cordons et se gratta la nuque du bout des ongles, longuement, à l’endroit où le col avait frotté toute la nuit ; puis il reprit sa lanterne et repartit sans tourner la tête, et le dernier bruit qu’ils eurent de lui fut un bâillement.
Ryū lâcha la poignée. Le cuir gardait l’empreinte humide de ses doigts ; il passa le pouce dessus pour l’effacer avant que Kaede ne la vît.
Ils atteignirent le mur de la cour de la tour à signaux près de la porte du sud, et là, ce fut à Ryū. Il grimpa au coin du fond, où le mur rejoignait la falaise, avec aux mains les shuko, des griffes de fer sanglées sur la paume dont les quatre pointes courbes mordent dans les joints, et il retomba derrière la réserve de combustible de la tour, dans une odeur de pin sec et de fagots qu’on garde à l’abri pour qu’ils prennent haut. La cour était devant lui. La tour à signaux, la noroshi-dai, se dressait au milieu, charpente ouverte de gros bois équarri, et tout en haut, sur la plate-forme, un homme seul regardait au-dehors, vers les crêtes qu’on le payait pour regarder. À vingt pas de la tour, un long bâtiment bas abritait les quartiers de garde : une douzaine d’hommes endormis derrière une cloison de planches.
Ryū traversa dans l’ombre du mur, le pied posé sur la tranche, en longeant le bâtiment des dormeurs d’assez près pour entendre l’un ronfler et un autre parler dans son sommeil, un nom de femme, sur un ton de reproche. Il eut le loisir de se demander ce qu’elle lui avait fait. Il arriva à la porte du sud par l’intérieur. La barre était plus légère que celle de l’eau ; il la souleva seul, en deux respirations, et ouvrit.
Les autres entrèrent. Ils longèrent le rempart du nord, du côté aveugle de la tour, en file, le dos au mur, et Kaede monta. La charpente avait des entretoises tous les quatre pieds et elle s’en servit comme d’une échelle, sur la face que la lune ne prenait pas. D’en bas, Ryū ne vit d’elle que ce que la nuit en laissait voir : une forme qui montait, puis plus de forme, puis sur la plate-forme la silhouette du guetteur, et derrière elle une seconde qui n’y était pas l’instant d’avant. La première se plia en arrière. Les deux n’en firent plus qu’une. Une sandale frotta le plancher, une seule fois. Quand Kaede redescendit, le bas de sa manche droite était noir, alourdi, collé à son poignet, et elle tenait le bras un peu écarté du corps, comme on tient une chose mouillée qu’on ne veut pas contre soi. Au pied de la tour, dans son petit cadre de bois, pendait la cloche d’alarme. Ryū la regarda en passant, par habitude, comme il regardait tout ce qui peut faire du bruit.
Le mur du honmaru était le dernier, et Ryū y alla seul. À plat ventre sur le chaperon du mur, il regarda. En dessous, la porte fortifiée du honmaru était fermée d’une poutre, et contre l’intérieur du battant un homme dormait debout, l’épaule appuyée au bois, la lance debout contre lui, la tête tombée sur la poitrine. Derrière lui le poste de garde était noir. Ryū descendit le long du mur par les mains, lâcha, et toucha la terre battue sans qu’elle en rendît un son.
Il fit ce qu’on lui avait appris, lentement, parce que ses maîtres disaient que c’est la hâte qui fait du bruit.
Il vint derrière l’homme par la gauche. De près, c’était une nuque de paysan, épaisse, avec une vieille brûlure qui luisait sous la lune, et l’homme sentait le riz froid, la sueur, l’aigre du sommeil. Ryū lui prit la mâchoire dans la main droite, les doigts sous l’os, et la tira en arrière et vers le haut d’un seul mouvement, pour ouvrir le cou ; de la gauche il mit la lame sous l’oreille, à plat, et la ramena vers lui en travers. La trachée céda sous le fil comme un roseau qu’on casse. L’homme n’eut pas le temps d’avoir peur. Il eut un hoquet, un seul, et son corps se mit à trembler, vite, à la façon d’un chien qui rêve ; ses mains lâchèrent la lance, et Ryū la rattrapa de la droite avant qu’elle touchât le sol, tandis que de la gauche il tenait l’homme contre lui, la lame toujours dans la gorge, la joue de l’homme contre sa joue. Le souffle ne sortait plus par la bouche. Il sortait par la plaie, un sifflement mouillé, court, qui revenait de moins en moins souvent. Le sang lui coulait dans la manche, chaud, à gros bouillons d’abord, puis par à-coups, puis il n’y eut plus que le froid du tissu trempé collé à l’avant-bras. Le tremblement s’arrêta. Le corps cessa d’aider, et Ryū eut dans les bras tout le poids d’un homme.
Il le coucha sur le flanc au pied de son poste et posa la lance à côté de lui, comme il convient. Il essuya la lame sur la manche du mort. Sa main ne tremblait pas ; il le constata comme on constate l’état d’une corde, et souleva la barre.
Pendant le compte de trente, Ryū Hanzawa fut seul sur le sol le plus interdit de deux provinces. Le tenshu montait au-dessus de lui, trois étages enduits de chaux sur un socle de pierres sèches, noir contre un ciel qui l’était moins. Au rez-de-chaussée il n’y avait qu’un volet, et derrière ce volet, selon Saito, dormait le châtelain, un homme qui vivait de regarder la route pour deux provinces et qui n’avait pas vu venir six personnes par le seul chemin qu’il ne gardait pas, puisque c’était le sien. Un tison s’effondra quelque part dans un brasero. Ryū pensa : un homme d’Iga se tient ici et personne ne le sait, personne ne le saura, et c’est toute la gloire que ce métier donnera jamais, d’avoir été là où l’on n’était pas. La porte tourna sur ses gonds huilés, et les autres entrèrent.
Depuis le pied de l’escalier, Ryū avait compté des marches, des pas, des souffles et des portes, tout ce qu’un homme peut compter quand rien d’autre ne lui mesure la nuit, et rien de tout cela ne lui disait combien de nuit ils avaient dépensé. La lune montait dans ses nuages. Quand elle se cachait, le honmaru n’était plus qu’angles et noir ; quand elle revenait, les murs blanchis et la face du tenshu existaient tout à coup avec trop de netteté, et chaque fois il restait un peu moins d’endroits où ne pas être vu.
V. Un, deux, trois
Ils prirent sans un mot les places que le pin mort leur avait données. Saito au pied du tenshu. Akihiko et Denzō à l’intérieur de la porte du honmaru, la barre entre eux, prête à retomber. Isuke renvoyé dans la cour de la tour à signaux, au coin de la réserve de combustible, avec pour tâche de surveiller la porte des dormeurs et la tour ; il avait laissé la corde à Ryū, qui la portait roulée sur l’épaule. Kaede et Ryū contre le socle, à l’angle resté dans l’ombre.
Ils montèrent ensemble. Les shuko prenaient dans les joints de la pierre, et les ashiko, les crampons de fer sanglés sous la semelle, dans les fentes que le socle laissait contre le bois. Au-dessus commençait l’enduit ; il se fendait sous les griffes en une poussière fine qui tombait dans les yeux de Ryū et qu’il ne pouvait pas essuyer. Kaede allait devant sans hâte, une main, un pied, une main, et il la suivait prise pour prise. Au deuxième étage il y avait un volet. Elle le tâta. Il n’était pas arrêté de l’intérieur : personne n’entre par là. Elle l’entrouvrit d’un pouce, écouta, l’ouvrit en grand et passa.
Dedans, le noir entier, et l’odeur des réserves : bois, cuir, fer graissé, chanvre, et sous tout cela la poussière des choses qu’on ne touche plus. Des lances en râtelier, dont les fers luisaient à peine quand on passait devant. Des coffres d’armures. Ils avancèrent à tâtons, une main au mur, et trouvèrent d’abord les mauvaises pièces, l’une puis l’autre, où il n’y avait que du bois et des coffres ; et dans la deuxième, Ryū eut la pensée nette et froide que tout ce qu’ils savaient de ce château leur avait donné le bâtiment et pas la chambre, et que depuis la rivière ils avaient engagé six vies sur un « selon toute vraisemblance » dit à mi-voix sous un pin.
Puis un couloir, où une veilleuse à huile brûlait dans une coupelle à même le plancher, et au bout du couloir une porte barrée du dehors, et contre cette porte, assis de biais sur un tabouret, un homme, la tête sur la poitrine, un sabre court en travers des genoux. On ne met pas de garde devant une réserve. C’était là.
Ryū longea le mur, passa dans son dos et lui plaqua la main droite sur la bouche, et cette fois l’homme se réveilla. Ryū sentit la tête se redresser sous sa paume, le corps se raidir d’un bloc, une main monter vers le sabre, et il ne lui en laissa pas le temps. La lame entra sous l’angle de la mâchoire, en remontant ; il sentit la pointe traverser la langue et buter contre le palais, et il la tourna. L’homme lui mordit le tranchant de la main, fort, jusqu’à l’os, et Ryū ne lâcha pas. Le sang de l’homme lui sortit par le nez et coula sur le dos de sa main en deux filets chauds. Le sabre glissa des genoux ; Kaede le rattrapa avant qu’il touchât le plancher. Ils restèrent ainsi tous les trois le temps qu’il fallut, Ryū penché sur l’homme comme sur un frère qu’on soutient, le tabouret qui craquait à mesure que le poids changeait, Kaede à genoux, le sabre en travers des avant-bras. La mâchoire se desserra. Ryū sentit les dents quitter sa main une à une. Il allongea le corps le long du mur, la tête sur le côté, pour que le sang allât dans le plancher et non sous la porte, où l’enfant l’aurait vu venir. Sa main saignait. Il l’enveloppa dans le bas de sa manche et ferma le poing pour voir si les doigts répondaient. Ils répondaient.
Kaede souleva la barre. Derrière la porte, dans une pièce qu’on avait cloisonnée de planches dans un coin de la réserve et tendue de toile, près d’un brasero éteint, un garçon dormait sur une natte, sous une couverture ouatée. Il s’éveilla sous deux ombres penchées sur lui, et il était à un demi-battement de cœur du cri quand la main de Kaede se referma sur le cri.
— Ton père, souffla-t-elle. Je viens de la part de ton père.
Le garçon la crut ; on le vit à ses épaules, qui descendirent. Et il refusa d’approcher de l’ouverture.
Il avait dix ans. Il s’appelait Tarō. Il se tenait au milieu de la pièce, vêtu de la seule robe de dessous où il dormait, un kosode blanc, pieds nus sur les planches, et il regardait le carré de nuit par lequel ils étaient entrés. Il tremblait de la tête aux pieds sans faire de bruit, avec la stupeur des enfants à qui l’on vient d’apprendre qu’ils sont délivrés et qui découvrent que la délivrance a la forme d’une fenêtre ouverte sur rien, à deux étages du sol. Kaede lui parla à l’oreille. Il fit non de la tête. Elle lui parla encore. Il dit, dans un souffle, qu’il ne pouvait pas ; puis il dit qu’il ne voulait pas, et Ryū entendit la différence. Contre ce qu’un enfant ne peut pas faire, on a des mains. Contre ce qu’il ne veut pas, on n’a que du temps.
Ryū s’était mis à l’ouverture et regardait la cour. Il ne savait pas depuis combien de temps ils étaient dans le tenshu. Il savait que ce temps-là n’était jamais vide : le joueur qui perdait gaiement finirait par aller dormir, l’homme qui s’était gratté la nuque se retournerait sur sa natte, et dans le long bâtiment de la cour de la tour, un homme se lèverait pour la relève à l’heure que son corps lui dirait, qui n’était pas forcément celle que six étrangers avaient notée deux nuits de suite depuis l’autre rive. Chaque respiration du garçon s’ajoutait à cela.
Kaede cessa de discuter. Elle changea les termes.
— Écoute-moi. Je descends la première. Je me mets juste en dessous de toi. Tu ne regardes pas en bas, tu regardes la corde et tu comptes avec moi. Un, deux, trois. À trois, tu bouges. Je ne m’en vais pas tant que tes pieds ne sont pas par terre. Tu entends ? Je ne m’en vais pas.
Elle descendit. Ryū passa la corde sous les bras du garçon, fit un nœud dans le dos, et le garçon se laissa faire. Il le hissa sur l’appui. Le garçon ferma les yeux, et Ryū le sentit se raidir d’un bout à l’autre, un petit corps de bois contre sa poitrine. D’en bas, Kaede dit : un. Le garçon répéta. Deux. Il répéta. Trois. Ses mains s’ouvrirent. Ryū laissa filer la corde, et le poids descendit dans le noir, et la voix de Kaede resta sous lui pendant toute la descente, basse, égale, la voix qu’on prend pour un cheval qui a peur d’un pont.
Quand le poids cessa de tirer, Ryū leva les yeux. Les nuages qui, jusque-là, prenaient et rendaient la lune s’étaient défaits. Elle était dégagée, blanche, et sa lumière descendait maintenant jusqu’au fond de la cour ; les toits avaient repris leurs arêtes et les murs leurs faces, et il restait beaucoup moins d’ombre qu’à leur arrivée. Ils étaient restés trop longtemps. De combien, il n’aurait pas su le dire. Il remonta la corde, la roula sur son épaule et descendit le dernier, sur les griffes.
Saito tenait le garçon contre lui, une main sur la bouche, l’autre sur la nuque. Il ne regarda pas Ryū. Il regardait la porte du honmaru et, au-delà, la cour de la tour à signaux.
La porte des dormeurs s’ouvrit.
Ryū ne vit pas le battant. Il vit la lumière qui en sortit, une lanterne allumée à l’intérieur, et l’homme qui la portait, une lance sur l’épaule, prendre vers la tour le chemin qu’il devait prendre toutes les nuits. Ryū connaissait ce trajet. Ils l’avaient suivi deux nuits depuis l’autre rive, une lanterne qui traversait la cour vers le milieu de la nuit. Saito les avait avertis qu’ils ne pouvaient en prévoir le moment exact. L’homme n’avait rien promis à personne. Et son chemin passait par le coin de la réserve de combustible, et Isuke était à ce coin.
Isuke ne pouvait pas crier : crier était le bruit même qu’on l’avait posté là pour empêcher. Il fit la seule autre chose qu’on lui avait apprise, et il la fit comme on la lui avait apprise, c’est-à-dire avec un pas de retard sur un homme qui porte une lance.
Il sortit de l’angle. L’homme eut juste le temps de faire descendre la lance de son épaule, d’un geste d’exercice cent fois répété, et Ryū vit les deux formes se rejoindre dans la lumière jaune de la lanterne. Il vit le bras d’Isuke partir, court, en travers, et au même instant la pointe entrer dans Isuke sous le sternum, poussée par tout l’élan qu’il avait pris lui-même, et ressortir dans son dos avec un bruit que Ryū entendit d’où il était, un bruit de toile qu’on crève. L’homme lâcha la hampe. Il porta les deux mains à sa gorge et se renversa en arrière, et entre ses doigts le sang sortait par saccades, noir dans le jaune. Ils tombèrent ensemble, chacun de son côté, comme deux lutteurs qui se lâchent. La lanterne toucha le sol, s’écrasa et prit feu ; la bougie roula dans le sang de l’homme et y brûla encore un moment, couchée, en grésillant. La hampe restée dans Isuke heurta le mur de la réserve, une fois, sec.
À dix pas, derrière la cloison de planches, un homme s’éveilla, puis un autre. Une voix épaisse de sommeil demanda qui était là. La porte s’ouvrit sur un homme à demi vêtu, une lance à la main, et cet homme vit la lanterne qui finissait de brûler, la petite flamme dans le sang, les deux corps au coin de la réserve, et il leva les yeux vers la plate-forme, qui était noire.
Il cria, sans mot, du cri d’un homme qui a compris avant d’avoir fini de voir.
Puis il courut au pied de la tour et prit le maillet, et la cloche commença, la kane, un petit bronze de temple pendu dans son cadre. Elle frappait vite, sans intervalle, de la frappe que la maison gardait pour une seule chose, l’ennemi dans les murs. On lui répondit. Du côté de la garnison, d’une tour d’angle de l’est, une autre cloche plus aigre prit le rythme ; plus loin, vers les postes de l’extérieur, un gong. Ryū, debout dans le honmaru à trois pas du garçon, entendit le château apprendre ce qui lui arrivait, enceinte après enceinte, dans une langue de bronze battu que personne n’avait besoin de traduire. Depuis l’autre rive, ils avaient compté les murs, les portes et les hommes. Ce bruit-là, personne ne l’avait compté.
Isuke mourait au pied de la réserve. Ryū le voyait par la porte entrebâillée, sous la lune. Il s’était assis contre le mur, la lance lui sortant par le ventre et par le dos, et il tenait la hampe à deux mains et essayait de la soulever hors de lui avec une petite dignité appliquée, comme un homme qui veut ôter une écharde avant de se recoucher ; à chaque effort la hampe tremblait, et sa bouche s’ouvrait sur un son que les cloches couvraient. Il n’y avait pas de temps pour lui. On ne pouvait le porter par aucun chemin, à aucun moment de cette nuit. Ryū fit ce compte, le trouva juste, et le trouver juste fut la première chose qu’il fit cette nuit-là qui ressemblât à l’homme qu’il deviendrait. Isuke leva la tête. Ryū ne sut jamais s’il l’avait vu.
Il se retourna. Au rez-de-chaussée du tenshu, derrière l’unique volet, une lumière était venue. Elle ne bougea plus, et personne ne sortit par là. Quand il ramena les yeux vers la cour voisine, le bois préparé pour les feux restait noir sur la plate-forme de la tour à signaux, sous la lune, dans un château dont toutes les cloches parlaient à la fois, et personne ne montait l’allumer. Ryū le remarqua, comme il remarquait tout. Il n’eut pas le temps d’y penser.
VI. Un pas de côté
Le garçon avait les pieds sur le sol et la porte était ouverte. Ils sortirent par la porte du honmaru dans la cour de la tour à signaux, comme prévu, par où ils étaient venus, parce que personne n’en avait encore donné d’autre.
La cour était debout. Des lanternes sortaient des quartiers de garde, trois, quatre, et se penchaient sur les deux corps ; des hommes à demi vêtus tenaient des arcs à demi bandés sans viser encore, faute de savoir quoi. Au-delà de la porte du sud, en contrebas, la ruelle qui descendait le secteur de l’est se remplissait de lumière : la caserne de l’extérieur et ses postes se vidaient vers la cloche, en montant, serrés, à quatre de front là où le chemin n’en prenait que deux. Tout au bout de cette ruelle allumée, derrière le magasin à provisions, il y avait la porte de l’eau, poussée sur le noir, sans barre. Ryū ne pouvait pas la voir d’ici. Il la savait là, derrière tous les hommes qui se trouvaient entre elle et lui, et il pensa que de sa vie aucune porte ne lui avait paru si ouverte.
Saito fit tourner le groupe sans un mot. Le corps de Ryū saisit ce que ce mouvement voulait dire avant sa tête : un pas de côté, une chaleur dans les jambes, la corde qui glissait sur son épaule. Puis la tête rattrapa le corps : ils ne faisaient plus sortir le garçon du château. Ils sortaient eux-mêmes du château, avec le garçon attaché. Pour cette seconde chose, il n’y avait pas de mot dans ce qui s’était dit sous le pin mort. Il chercha le mot et ne le trouva pas, et il se dit que s’il n’avait pas été prononcé, c’était que Saito l’avait déjà.
Ils refluèrent dans le honmaru, les hommes de la cour sur les talons. Saito et Akihiko jetèrent leur poids contre les battants de la porte ; Ryū, Kaede et Denzō couraient déjà avec le garçon entre eux, sa main dans celle de Kaede, le long de l’intérieur du mur de façade, vers la tour d’angle. Derrière eux, Ryū entendit la poutre refuser de prendre, le bois qui cognait le bois à un doigt du crochet, deux fois, trois fois ; il y avait trop de monde de l’autre côté. Akihiko dit une syllabe. Le battant gémit dans ses gonds, puis Ryū entendit les pas de Saito et d’Akihiko qui lâchaient la porte et couraient.
En même temps, par le nord, le long du honmaru, arrivaient des lanternes : les gens de la maison et le poste de garde, sortis en armes, qui venaient vers la tour par l’autre côté, pas vite, pas encore, avec la lenteur d’hommes qui savent l’ennemi dans les murs et ne savent pas encore où.
Ryū arriva le premier à la tour. Il ouvrit la porte et la tint.
La tour d’angle était de bois, à deux étages, plantée sur le rempart à l’endroit où le mur du sud rejoignait le mur de façade ; sa porte donnait sur le sol du honmaru, et devant elle il y avait cinq pas de terre battue entre le pied de la tour et un appentis, cinq pas de large et pas un de plus. Ryū se tint dans ces cinq pas, la porte ouverte dans son dos, pendant que Kaede poussait le garçon à l’intérieur et que Denzō entrait derrière eux.
Le premier homme du nord arriva la lance basse. Ryū entra d’un pas à l’intérieur de la pointe et lui mit le sabre court dans l’aisselle, là où le plastron ne descend pas. L’homme s’assit presque proprement, les yeux sur le sang qui lui coulait le long du bras et gouttait au bout de ses doigts.
Le deuxième savait se servir d’un sabre. Le choc remonta par la main mordue jusque dans l’épaule de Ryū ; il fit glisser le fer contre le fer, tourna la hanche et lui ouvrit la cuisse jusqu’à l’os, et l’homme tomba en travers du passage. Le troisième buta sur lui, et Ryū le prit au visage avant qu’il se fût relevé.
Le quatrième était un archer, à cinq pas. Ryū n’avait pas cinq pas. Il lui lança son sabre court à la tête ; l’archer leva les bras, la flèche partit dans le toit de l’appentis, et Ryū fut sur lui avec le tantō, le poignard court qu’il portait au flanc, et le lui planta dans la gorge. Il lâcha l’homme dès que le corps devint un poids, reprit le tantō et ramassa son sabre dans la poussière.
Cela avait pris le temps de respirer quatre fois. Ryū le savait parce qu’il avait respiré quatre fois.
Ryū recula dans l’embrasure, le sabre haut, et laissa le passage. Saito passa la porte près de lui. Akihiko était un pas derrière. Ryū vit son visage et n’y vit rien, ni peur ni question, cette absence qui tient lieu de visage aux hommes de l’arrière-garde. Derrière Akihiko, les hommes de la cour arrivaient déjà, lances basses, assez près pour que leurs lanternes lui éclairent le dos.
Saito se retourna. Son regard alla d’Akihiko aux lances. Il n’y avait entre Akihiko et la porte que la longueur d’un pas et le temps qu’il aurait fallu pour le faire. Ce temps existait ; Ryū l’aurait mesuré à un souffle près. Saito décida qu’ils ne l’avaient pas.
Il dit un mot à Denzō, pas fort.
— Barre.
La main de Denzō était déjà sur la poutre. Elle s’arrêta un instant, pas assez longtemps pour devenir un refus, assez pour que Ryū la vît. Akihiko leva les yeux. Il ne dit rien. Denzō laissa retomber la poutre dans les crochets, et elle prit du premier coup, comme prennent toujours les poutres quand c’est un autre qu’on laisse dehors.
Kaede était à trois pas. Elle avait entendu. Elle regarda la porte, puis Denzō, puis Saito, et son visage ne fit rien du tout. De l’autre côté, une épaule heurta le battant, une fois. Puis Akihiko commença à se battre.
Ils montèrent l’escalier de la tour, raide, en bois, deux volées, et les bruits montèrent avec eux. Ils venaient d’en dessous, de derrière la porte barrée, et ils durèrent bien plus longtemps qu’ils n’auraient dû, parce qu’Akihiko ne mourait pas vite. Il avait la porte dans le dos, le pied du rempart à sa droite, et devant lui les cinq pas de terre battue qui le séparaient de l’appentis, où deux lances à la fois se gênaient déjà ; il se battait comme se bat un homme qu’on ne peut ni tourner ni laisser partir. Ryū entendit une lance frapper du bois. Il entendit un homme crier, et ce n’était pas Akihiko. Il en entendit un autre, plus haut, plus long, et ce n’était pas Akihiko non plus, et il pensa, avec une fierté qui lui leva le cœur : deux. Il y eut ensuite le bruit d’un homme qui tombe à genoux, qu’on ne confond avec aucun autre. Puis des coups, plusieurs, réguliers, du fer qui entrait dans un corps qui ne bougeait plus beaucoup, et un râle qui ne finissait pas et qui montait par les marches, et devant lui Kaede posa la main sur la rampe et l’ôta aussitôt.
Ryū pensa au ravin. Il pensa aux mains qui y étaient descendues chercher Genta, et au remerciement qu’il ne leur avait jamais fait, selon l’usage ; et l’usage, cette nuit, se trouvait accompli.
L’étage du haut était ouvert sur la nuit entre ses quatre poteaux d’angle, sans mur, avec un garde-corps de bois à hauteur de hanche et le toit posé sur les poteaux. Ryū alla au garde-corps. En bas, hors de l’enceinte, à soixante pieds, un éperon de roche nue partait du pied du mur, blanc sous la lune, et de cet éperon un chaos de blocs descendait jusque dans les arbres. La corde y arriverait. La face cassée de l’éperon cacherait quiconque aurait passé la partie haute de la descente, la seule qui fût à découvert. Il vit tout cela d’un coup, comme on lit une carte, et il en fut content. Il remarqua qu’il en était content. Par-dessus les toits, la tour à signaux découpait sa charpente sur le ciel, toujours sans feu.
Il fit le nœud. Ses mains le firent, un nœud qu’elles connaissaient, autour du poteau d’angle, à hauteur d’épaule. Pendant qu’elles travaillaient, sa tête commença une pensée et ne la finit pas. La pensée était que depuis la cour de la tour à signaux, on ne ramenait plus le garçon nulle part. Elle s’arrêta là. Il l’y laissa, et serra le nœud.
Les hommes du nord arrivaient le long du rempart ; ils ne pouvaient pas entrer, et ils n’en avaient pas besoin. La première flèche passa entre deux poteaux à hauteur de tête et se planta dans le toit avec un bruit de bois fendu. La seconde frappa le poteau à côté de la main de Ryū et y resta à vibrer.
Denzō descendit le premier, vite, la corde passée entre les cuisses et sur l’épaule, et l’ombre du mur l’avala. Le garçon venait ensuite.
On lui demanda de monter sur le garde-corps, de se tenir au poteau qui portait le toit, de prendre la corde, de descendre dans un noir dont il ne voyait pas le fond. C’était ce qu’on lui avait demandé en haut du tenshu, avec les mêmes mots, et des flèches en plus.
Il monta sur le garde-corps parce que Ryū l’y hissa. Il prit le poteau à deux bras. Il regarda en bas, et son corps refusa. Les mains se fermèrent sur le bois jusqu’à blanchir, les genoux se bloquèrent, la bouche s’ouvrit sans qu’il en sortît un son. Une flèche passa entre Ryū et lui, si près que Ryū en sentit le vent sur sa joue. Kaede s’approcha, les deux mains ouvertes, comme si la cour, Isuke, Akihiko et les cloches n’avaient rien changé à ce qu’un enfant de dix ans peut entendre.
— Tarō. Regarde-moi. Pas en bas, moi. Comme tout à l’heure. Un—
Au mot, les bras du garçon se desserrèrent un peu autour du poteau, comme ses mains s’étaient ouvertes à la fenêtre du tenshu.
La main de Saito avait déjà bougé.
Elle vint se poser au milieu du dos de l’enfant, à plat, entre les omoplates, là où l’on pousse un homme pour le faire avancer dans une file, et elle poussa. Ce fut court. Ce fut presque doux. Les mains du garçon quittèrent le poteau. Il passa par-dessus le garde-corps sans un cri, les bras ouverts comme pour attraper la nuit, le kosode blanc qui se retournait sur lui, et le « deux » de Kaede ne vint jamais.
Ryū entendit le corps toucher la roche avant que sa pensée eût fini de ne pas se faire. Ce fut un seul bruit, sourd, beaucoup plus petit qu’il ne l’aurait cru, et aucun autre ne le suivit.
Personne ne parla. Saito prit la corde, l’essaya d’un coup de poignet et la tendit à Ryū.
La corde pendait à l’aplomb de l’endroit où le garçon était tombé. Une flèche se brisa contre la pierre au-dessus de la tête de Ryū. Il descendit le long de la paroi de bois, puis le long du socle, puis le long de la roche, les pieds à plat, la corde qui lui brûlait la main mordue, sans regarder ; et quand ses pieds touchèrent l’éperon, il dut faire un pas de côté pour ne pas marcher sur ce qui s’y trouvait, et alors il regarda.
Le garçon était sur le dos, les bras ouverts, et sa tête était tournée d’une façon qu’une tête ne prend pas. Sous elle, la roche blanche était noire, dans un cercle qui s’élargissait doucement, comme s’élargit une tache d’encre sur du papier. Sa bouche était ouverte. Un de ses pieds nus reposait sur le pied de Denzō, et Denzō ne l’avait pas retiré. Il se tenait au bout de la corde, les deux mains dessus, comme s’il attendait encore un poids, et il regardait le garçon sans le voir, avec le visage que Ryū lui avait vu une fois, à seize ans, le jour où on leur avait fait tuer leur premier chien.
Saito arriva ensuite. Il regarda le garçon une fois, en entier, et ce fut tout. Kaede vint la dernière. Ses mains travaillaient la corde comme si elles avaient appartenu à une autre, et quand elle fut en bas elle ne regarda pas le garçon, elle ne regarda pas Saito, elle ne regarda pas Ryū, et Ryū comprit qu’il n’y avait plus rien au monde qu’elle eût l’intention de regarder.
Ils étaient quatre sur l’éperon. Le chaos de blocs les prit et les mena jusque dans les arbres, à l’ombre de la face cassée, tandis que là-haut, sur le rempart, les torches se rassemblaient et ne descendaient pas.
Plus bas, dans la forêt, ils s’arrêtèrent enfin là où les torches n’étaient plus que des lueurs entre les troncs et où les cloches, une à une, s’étaient tues. Personne ne donna d’ordre. Kaede prit vers l’est, vers les ravines qui descendaient à la rivière et, au-delà, aux monts Tenshi. Denzō resta un moment entre elle et Saito. Il regarda sa main droite, celle qui avait laissé retomber la poutre, et la glissa dans sa manche. Puis il regarda Saito. Saito ne dit rien. Denzō se détourna et suivit Kaede.
Ryū resta. Saito était à trois pas et l’attendait sans le regarder, avec la patience d’un homme qui sait déjà qu’on viendra. Ryū sentit dans sa poitrine la place d’une chose qu’il aurait pu dire ; elle avait la taille d’un mot. Il pensa à Kaede, à ce qu’il savait d’elle depuis la hutte, et il se dit que ce savoir ne pouvait servir à personne, sinon à la perdre. Il pensa que Saito ne lui avait pas dit la seconde chose, sous le pin, qu’il y avait à cela une raison, et que la raison, peut-être, c’était lui. Puis Saito se mit en marche, et Ryū fit un pas vers lui, et ce pas fut la seule décision de sa vie qu’il ne prit pas.
Kaede et Denzō ne se retournèrent pas. Le noir les prit de leur côté, et le bruit de leurs pas dans les feuilles mouillées dura un moment ; puis il n’y eut plus que la rivière, qui n’avait rien vu, et qui coulait.
Fin du chapitre II · publié le 3 octobre 2026
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